TEXTICULES

 

Les Texticules sont un ensemble de textes écrits par le Capitaine Nemo, alias Xavier Lucarno, alias Christian Bartolucci. Ces textes se voulaient une critique de la critique de la théorie de Debord par Jean-Pierre Voyer. Devant l’accumulation de « propos absurdes » que lui prêtait M. Bartolucci, M. Voyer s’est finalement résolu à lui répondre dans son fameux texte La peste soit des malcomprenants. La réponse de M. Voyer n’ayant pas eu l’heur de plaire à notre fougueux polémiste à deux balles, celui-ci continue de plus belle.

 

Les Texticules postés à l’origine sur le feu Debordoff entre 1997 et 2001 avaient été assemblés et republiés par l’intermédiaire de M. Franck Einstein, webmaster du feu Debordel. Or nous constatons que cet assemblage a lui-même disparu du Web, privant les lecteurs des tenants et des aboutissants de La peste soit des malcomprenants. N’écoutant que leur courage, et, munies d’une corde et d’un piolet comme Gaston Lagaffe, les Éditions Anonymes se sont enfoncées dans les profondeurs de leurs archives d’où elles ont réussi à extraire, des décombres encore fumants sur lesquels flottaient deux misérables étendards, ces textes que nous remettons désormais à la disposition du public.

 

 

 

 

 

Potlatch à Jean-Pierre Voyer

 

 

[Ce texte a été adressé à Jean-Pierre Voyer en 1993, par l’intermédiaire de son éditeur. C’était une tentative de prise de contact qui est restée sans réponse. C’était donc un Potlatch sans contrepartie. Lorsque j’ai publié, en juillet 2001, Mérite et Limite du système de Voyer, je terminai par : « pour solde de tout compte » : ce texte fait partie du solde.]

 

 

« Le travail théorique, j’en suis chaque jour plus convaincu, réussit mieux dans le monde que le travail pratique : dès qu’une révolution se produit dans le royaume de la représentation, la réalité effective ne tient plus en place. »

Hegel à Niethammer, le 28 octobre 1808.

 

Le siècle qui s’achève aurait, dit-on, l’insigne privilège de voir la fin des idéologies qui ne sont que les formes organisées du mensonge. La vérité, qui parle d’or, aurait vaincu, finalement. À ceux qui feraient remarquer que la victoire est amère, il sera répondu : c’est là sa marque. L’Apocalypse vient avant le Royaume Millénaire, les Temps sont proches ; nous serons bientôt rendus.

L’économie marchande a vaincu mondialement ; la Science économique a terrassé la Bête. Et il y aurait encore des tarés pour mettre en doute l’existence si manifestement avérée de l’Économie ? Quoi ! Certains « mauvais esprits » pousseraient l’excès jusqu’à nier la Science même. Quelle impudence ! Quel scandale ! Malheur à celui par qui le scandale arrive.

Ainsi, l’Économie qui n’a jamais été, quoi qu’on dise, une science [au sens de science « dure » ; il y a bien une mathématique de l’économie : mais qui s’y intéresse ?], est-elle devenue cette croyance universelle. Quand toutes les églises s’effondraient, elle était seule à rester debout au milieu des décombres et des ordures : alors les peuples incrédules se sont convertis en masse ; c’est qu’ils étaient forcés — et il n’y avait plus le choix.

On ne combat pas une croyance avec les arguments de la raison : on croit parce que c’est absurde. Les milliers de pages du Capital où Marx attaque sans désemparer l’Économie avec les armes de la raison marchande bien comprise, n’ont servi au bout du compte, qu’à renforcer le Dogme : le discours était excellent, mais la méthode s’est révélée mauvaise. Trêve, donc, d’arguties scolastiques ; place au Casse-Dogme : « l’Économie n’existe pas » !

Foutre ! Voilà ce qui s’appelle une critique radicale. Le retour de la philosophie à la faucille et au marteau, en quelque sorte. Ce que d’autres avaient vainement tenté de dénouer a été tranché1 ; alors, martelons : « l’Économie n’existe pas » ; il n’y a pas de « réalité » économique ; l’Économie est une idéologie. Ça finira bien par rentrer dans quelques têtes, nom de Dieu !

Pourtant, nous sommes bien forcés, quand même, d’admettre que tout continue. L’Économie existe comme idéologie, comme mensonge sur le monde : c’est une calomnie qui doit cesser.

La bourgeoisie marchande, comme toute classe qui arrive au pouvoir, avait besoin — la victoire sur le terrain lui étant acquise — d’une légitimation théorique, d’une Science qui l’établisse dans son droit, qui montre qu’elle n’était pas née d’hier, mais qu’elle plongeait des racines profondes dans le terreau de l’Histoire — parce que le pouvoir avait cessé d’être de droit divin ; et que le ciel n’envoyait plus de mandat. C’est ainsi que l’historiographie bourgeoise ira rechercher une économie primitive qui, s’instruisant avec le temps, aurait trouvé une manière d’aboutissement avec l’accession au pouvoir de la bourgeoisie, la classe de l’Économie. Et c’est ainsi que parallèlement, Marx et Engels trouveront plutôt, quant à eux, un communisme primitif dont l’apothéose serait à venir pour peu que le Prolétariat renverse la bourgeoisie usurpatrice et exploiteuse et s’empare de l’Économie qui lui reviendrait de droit, en tant que classe laborieuse créatrice de la valeur. C’est une belle Histoire qu’on a beaucoup racontée aux enfants du siècle, pour les endormir. Il s’agit maintenant de les réveiller.

La réalité est quelque peu différente. L’Économie n’est pas au monde ; il n’y a pas de « réalité » économique. Ce qui agit dans le monde, c’est la marchandise ; ou plus exactement, la marchandise est le vecteur de ce qui agit dans le monde. L’Économie est une théorie de la marchandise — doublée d’une conjuration destinée à se concilier les bonnes grâces de la redoutable puissance qui l’habite. Comme théorie, elle a pour objet de comprendre comment ce qui agit dans la marchandise agit, de manière à s’en servir au mieux de ses intérêts ; elle a également pour fonction de s’imposer dans le monde, et d’en imposer au pauvre monde en lui en mettant plein la vue.

Comme conjuration, elle se sert de l’arsenal impressionnant de formules abstruses mises au point dans la théorie pour essayer de modérer les excès de la force démoniaque qui anime la marchandise ; sans grand succès d’ailleurs, de ce côté-là, tant il est vrai que la marchandise est la chose anti-économique par excellence. Il est impossible de la raisonner : elle n’en fait qu’à sa tête, comme un simple coup d’œil jeté sur le tableau du monde de l’Économie devrait suffire à en convaincre quiconque.

Ce qui agit dans la marchandise, c’est l’argent : c’est lui cet « esprit d’un monde sans esprit ». (Marx a, par ailleurs, parfaitement reconnu le caractère fétiche de la marchandise.) La marchandise est possédée par la valeur. Elle ne pense qu’à l’argent ; l’argent est le démon qui agite la marchandise, qui jamais ne la laisse en repos, qui l’oblige à une circulation incessante que rien ni personne ne doit venir entraver. « Laissez-faire ; laissez-passer » : c’est une question de vie ou de mort ; les marchands le savent bien qui se sont voués à la marchandise en échange du pouvoir sur ce monde. C’est ainsi que l’histoire a progressé par son mauvais côté.

Contrairement à une idée trop bien reçue, ce n’est pas le travail qui crée la valeur — comme ne l’ignorent pas les commerçants depuis le temps qu’ils se consacrent à la circulation des marchandises et qu’ils s’enrichissent. Le boutiquier sait d’expérience qu’une marchandise qui ne se vend pas n’a aucune valeur ; et de mémoire de prolétaire, on n’a jamais vu personne s’enrichir par son travail. Ce sont les économistes bourgeois qui découvrirent opportunément que le travail était le créateur de la valeur ; et Marx voulut bien les croire. C’est ainsi qu’il en vint — nolens volens — à apporter la précieuse caution de la critique révolutionnaire à la pseudo-Science économique. Pour Marx, comme pour les économistes bourgeois, le travail est essentiel : essence et confirmation de l’essence de l’homme. Mais, si le travail est essentiel, c’est seulement à celui qui fait travailler les autres ; et il n’est devenu essentiel à la bourgeoisie marchande que lorsqu’elle a dû — c’était la rançon du succès — s’occuper du procès de circulation des marchandises dans son ensemble : lorsqu’elle est devenue un entrepreneur capitaliste. Mais c’était déjà, là, la fin de l’histoire. Revenons.

Le secret de la réussite, c’est au début qu’il faut le chercher, dans la pratique même de l’activité marchande : le trafic. Ce que les marchands ont appris en trafiquant, c’est que la communication est essentielle ; c’est elle qui fait la valeur ; celui qui est maître de la communication, est le maître du monde. C’est parce que la marchandise contient le principe qu’elle a pu faire tomber toutes les murailles de Chine comme sont tombés les murs de Jéricho ; et que rien n’a réussi à entraver durablement la mise en place de son réseau de communication planétaire. Voilà le secret de la réussite de la bourgeoisie marchande : elle a conquis le monde parce que, par sa pratique, elle avait à faire avec le principe, avec ce qui agit véritablement ; parce qu’en se mettant au service de la communication marchande, elle en a acquis une certaine « maîtrise ». Tout le reste n’est que littérature.

Ainsi, l’histoire est bien l’histoire de la communication, mais de la communication marchande ; une histoire où ce sont les marchandises qui s’échangent au moyen des hommes : une histoire inhumaine ; l’histoire de l’aliénation de la communication. C’est l’histoire « pleine de bruit et de fureur » de la société marchande, qui domine aujourd’hui sans partage. C’est un drame : il fallait que l’Esprit fût expulsé du monde pour que la pensée séparée — l’intellect — régnât en maître et refît le monde à son image. C’est à partir de là que la société de la marchandise a pu faire les progrès spectaculaires que l’on a vus et développer une instrumentation de plus en plus sophistiquée de la domination dont l’aboutissement est le bouclage planétaire de son réseau de communication et l’informatisation concomitante de la pensée séparée.

On a cru longtemps s’être débarrassé de cet Esprit encombrant ; mais qui croyait l’avoir chassé par la fenêtre, s’exposait à le voir revenir par la petite porte. L’Esprit nous avait envoyé son fils ; il a été mis à mort : nous n’étions pas raisonnables. En partant, il nous a laissé sa croix ; « la rose de la Raison sur la croix du présent » (in memoriam) : attention aux épines ! En fait, l’Esprit n’était jamais vraiment sorti du monde auquel il est immanent. Pendant le Grand Siècle, qui voyait s’installer l’explication mécaniste de l’homme et du monde, promise à un si bel avenir et pour laquelle l’Esprit était une hypothèse superflue, les alchimistes, avec plus de conséquence, l’ont recherché dans la matière dont ils voulaient le libérer, redimant celle-ci du même coup ; et c’est là, précisément, que nos modernes physiciens semblent l’y avoir retrouvé. Notre monde était habité et nous ne voulions pas le croire : nous allons y être contraints à présent.

Avec la fin de la fausse opposition (spectaculaire) entre le capitalisme marchand et le communisme, nous pénétrons dans un monde unifié où l’Adversaire ne pourra plus être commodément rejeté dans une extériorité menaçante, face à laquelle tout serait par avance justifié ; il va falloir se résoudre à le réintégrer à sa place. L’Esprit qu’on avait voulu bannir du monde y est revenu sous les traits du Prince de la Division. Celui à qui l’on a fait du tort, réclame justice ; et il est décidé à mettre le monde à feu et à sang tant qu’il n’aura pas obtenu réparation. Le jugement de Dieu est commencé, n’en déplaise au matérialisme vulgaire qui voudrait encore faire illusion ici et là après tout ce qu’on a pu voir. Le Grand Jeu continue. Il nous appartient de ne pas démériter de l’Esprit dont nous sommes responsables.

 

Janvier 1993.

 

1. Vous en avez rêvé ; Jean-Pierre Voyer l’a fait.

 

 

 

 

SALUT L’ARTISTE !

TANT PIS SI JE ME TROMPE !

 

 

1. À propos de la réponse à Rideau ! de M.-É. Nabe.

Monsieur,

Longtemps vous avez utilisé le concept de spectacle avec une telle pertinence qu’il est difficile de croire que vous ne saviez pas de quoi vous parliez. Aujourd’hui vous affirmez qu’il n’y a pas une idée dans le livre de Debord. Vous laissez entendre qu’après de longues recherches vous êtes arrivé à la conclusion que le mot de : spectacle, qui était obscur pour vous dès le début s’est révélé être, in fine, totalement vide de sens. Il serait plus juste de dire : il y avait de l’idée dans La Société du spectacle, mais il n’y en a plus. Et il faudrait alors expliquer cette étrange disparition. On sait la grande volatilité des idées : l’ivresse passée, il ne reste que le flacon vide et la gueule de bois. Le fait est que vous ne voulez tout simplement plus en trouver (enfin, quand je dis simplement : ça n’est peut-être pas si simple). Vous avez vos raisons qui se doivent d’être bonnes. Mais si vous tenez vraiment à prouver la nullité du concept de spectacle, il faudrait que vous soyez pour le moins aussi convaincant que vous saviez l’être lorsque vous l’employiez avec toute la force de conviction de celui qui est lui-même convaincu. Évidemment, vous pouviez alors vous tromper. Ou est-ce à présent que vous faites erreur ? « Pourquoi croirai-je avoir plus d’esprit aujourd’hui que lorsque je pris ce parti ? » À moins que tout compte fait cela ne soit qu’un jeu — comme Ripley vous vous amusez. Quoi qu’il en soit, vous y revenez, après tout ce long temps. On revient toujours à ses premières amours ; comme l’assassin revient fatalement sur le lieu de son crime.

Donc, vous ne voulez plus de la société du spectacle que vous retournez facilement (c’est une vielle connaissance) en spectacle de la société ; et vous donnez de l’opération l’explication suivante : « le spectacle de la société est un effet secondaire de l’isolement des esclaves » — exclus de la véritable communauté (l’argent, Marx dixit), privés de la communication par le commerce, ils ne peuvent être que des spectateurs — et non sa cause ; et par conséquent, il est impropre de nommer une telle société : du spectacle, il faut dire : de l’isolement, puisque le spectacle ne cause pas l’isolement mais que celui-ci est la condition sine qua non de celui-là. Admettons. Quoique Debord ne dise pas que le spectacle est la cause de l’isolement ; il dit même le contraire : « Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé. » — c’est donc qu’il l’était avant. Il précise aussi que le spectacle apparaît avec la marchandise abondante et qu’il est la forme que prend le rapport social dans une société totalement dominée par la marchandise : c’est le fameux « spectaculaire-marchand » ; ou faut-il dire : le marchand-spectaculaire, puisque le spectacle est second, effet et non cause de la marchandise. Ce qui veut dire, si je comprends bien, que la société où domine la marchandise (unifiée par le commerce, si vous préférez) est un spectacle pour les esclaves isolés : le spectacle ne fait que rassembler la foule des esclaves solitaires. Aussi Debord ajoute-t-il qu’il « se présente à la fois comme la société même, comme une partie de la société, et comme instrument d’unification. » La chose est, on le voit, compliquée. Examinons donc de plus près (pas trop, de crainte que l’objet ne nous échappe) ce curieux concept dont la nature semble si paradoxale.

À la racine du spectacle Debord place la « non-intervention » ; et il le définit alors comme une communication unilatérale, un monologue. Par exemple : quelqu’un qui parle devant d’autres qui se taisent. Dans la société où domine la marchandise, c’est évidemment la marchandise qui a la parole et qui représente la communication face aux spectateurs qui en sont privés : la communication s’est donc bien « éloignée [pour eux] dans une représentation ». Par conséquent la société de la marchandise est bien la société du spectacle de la communication ; c’est-à-dire : la société du spectacle de la société. Ce qui n’implique nullement que le spectacle soit la cause de l’éloignement de la communication ; il lui suffit d’occuper le terrain — comme vous le notez avec raison des médias qui ne sont que l’instrumentation du spectacle dont vous ne voulez plus.

« L’épaisse stupidité marxiste » de Debord l’a certainement empêché de dépasser la vision bornée de l’économie et de reconnaître la communication comme principe1 de la société ; il n’en réussit pas moins, en bon marxien, à identifier l’aliénation de la communication comme spectacle (dans le spectacle, c’est sa propre essence séparée qui fait face au spectateur — d’où le grand effet du spectacle : la fascination — : c’est bien « lui qui a fait tout ça et il est content ») ; et à élaborer « la première théorie qui depuis Marx se soucie d’être une théorie de l’aliénation. » C’est vous qui le dites — c’était en 1971, il est vrai : cela ne nous rajeunit pas. Aujourd’hui vous voulez régler son compte au spectacle. Dans l’alternative que vous posez : ou bien la notion de spectacle est vide de sens ;ou bien elle signifie les médias : ce qui est sans intérêt, vous ne lui laissez aucune chance. Ce n’est plus une alternative, c’est une exécution sommaire ; en tout cas, c’est une fausse alternative — mais un véritable guet-apens : vous en défendez chacun des deux termes, alors que le choix de l’un devrait logiquement laisser l’autre libre — dans laquelle vous l’enfermez pour mieux la nettoyer ; vous faites un sale boulot : on comprend que vous le fassiez salement.

Le théoricien Debord2 n’est certes pas exempt de tout reproche comme il le prétend. Ainsi donne-t-il, entre autres, la définition suivante du spectacle : « un rapport social entre des personnes médiatisé par des images » ; c’est-à-dire par les représentations dominantes (qui sont celles de la marchandise). Mais il ne s’agit qu’apparemment d’un rapport aliéné entre des personnes ; en réalité l’aliénation consiste précisément en ce ceci : que ce rapport a lieu exclusivement entre des marchandises au moyen de personnes. Ou, si l’on veut, en ce que les rapports humains prennent la forme du rapport marchand qui les nie. C’est donc plutôt d’une absence de rapport dont il faudrait parler. A contrario, les Trobriandais qui entrent en rapport au moyen de colliers ne sont pas esclaves de leur médiation : ils communiquent.

Plus généralement, on peut trouver qu’il donne une trop grande extension à son concept de spectacle et lui fait perdre ainsi, d’autant, de sa valeur explicative : à tout vouloir dire, il ne signifierait plus rien. Vide de sens donc, comme vous dites. Mais, comme d’un autre côté, il le définit abondamment et diversement tout au long de son livre, on pourrait aussi bien dire qu’il est trop plein de sens — ce qui ne l’empêcherait aucunement d’être une imposture, je vous l’accorde.

Bref, Debord n’est pas toujours d’une grande clarté — vous me direz que ce n’était pas une lumière. Il a du mal à définir son objet avec toute la rigueur scientifique souhaitable — il tourne autour : ce que vous appelez ses « circonlocutions » — qui sont aussi une manière de le circonscrire. C’est que cet objet n’est pas un objet ordinaire : c’est un objet métaphysique, ce qui n’est pas étonnant puisque la marchandise elle-même est « pleine de subtilité métaphysique » et que le spectacle est le spectacle de la marchandise, de la richesse, de la communication, de la société.

Tout cela ne vous a pas empêché de faire grand et bon usage du concept de spectacle. C’est donc que vous l’aviez suffisamment compris — au moins au sens premier de ce terme. Dieu sait — ou plutôt ne sait pas : il paraît qu’il est mort — que vous l’avez assez trimbalé ce foutu « spectacle », avant de songer à vous en débarrasser. À vous entendre, vous aviez pourtant des doutes : longtemps vous avez douté ; jusqu’à ce que vous vous décidiez enfin à lui faire la peau pour voir ce qu’il avait dans le ventre ; et là stupeur : que couic ! Et pourtant ce qu’il pouvait peser ! Vous auriez du l’examiner au départ ; vous vous seriez épargné bien de la peine. Mais non, vous aviez confiance : c’était le bagage de Debord tout de même, dont vous fûtes le compagnon de route — et de beuverie. Le salaud ! Comment s’y était-il pris pour escamoter le contenu ? — le bateleur de la couverture de son dernier ouvrage serait donc un aveu posthume : il aura bien trompé son monde — ou pour donner tant de poids à un concept aussi creux ? Mystère et boule de gomme. Quant au reproche que vous lui faites d’identifier le spectacle aux médias, il n’est pas là pour être pris au sérieux — Debord prend bien soin de distinguer le spectacle « pris sous l’aspect restreint des “moyens de communication de masse”, qui sont sa manifestation superficielle la plus écrasante » du spectacle « compris dans sa totalité » — ; ce n’est que le comparse destiné à couvrir le premier terme de l’alternative, celui qui est chargé de l’exécution : l’assassin.

Il reste que Debord qui se flattait d’être toujours « resté dans les limites de l’excès » — il parlait de l’alcool — aura fini par outrepasser les bornes ; et quand les bornes sont franchies, il n’y a plus de limite, c’est bien connu — je ne fais pas référence à l’alcoolisme qui peut être borné, entre autres, par la polynévrite. Celui qui se voulait exemplaire se devait de soutenir sa (mauvaise) réputation jusqu’au bout ; et il faut bien reconnaître qu’à sa manière il a réussi : le léopard (salopard, salonnard etc., vous aurez complété) est mort avec ses taches. En 1972, il pouvait encore écrire à Denevert que l’I.S. n’a découvert que « très peu d’idées essentielles : deux ou trois », il est vrai qu’il ajoutait aussitôt que c’est « un résultat extrêmement riche » si on le compare avec ceux qui n’en ont trouvé « qu’une ou même pas vraiment une ». Il ne se vantait pas encore d’avoir inventé « la théorie exacte de la société »3 , mais il n’était pas loin d’affirmer péremptoirement la perfection quasi-intangible de son livre : « Il n’y a pas un mot à changer à ce livre etc. » (1979). On se souviendra qu’en 1957, déjà, alors qu’il se préparait à devenir situationniste, il écrivait, utilisant sans vergogne le pluriel de majesté : « Nos ambitions sont nettement mégalomanes [...] » — ce qui était un signe. Le penseur de pointe aurait dû se méfier de l’ivresse des sommets (qui est aussi bien celle des profondeurs). Vous êtes donc parfaitement justifié à fustiger comme il le mérite celui qui se pensait au-dessus de toute critique, retranché dans l’orgueilleuse forteresse de sa théorie qui n’est plus à présent qu’un cénotaphe livré à la canaille. Il en est même qui poussent l’audace jusqu’à en rapporter des morceaux choisis chez eux ! Pauvre Debord ! la canaille intellectuelle pille son mausolée. Avec modération pour le moment — comme vous le notez la canaille se rue, mais avec prudence (on ne sait jamais avec un suppôt du Diable qui contrairement à Dieu qui est mort, a la réputation d’être immortel) ; sauf Sollers qui est un esprit fort. Mais le malheur de la canaille intellectuelle, c’est qu’elle ne peut s’emparer que d’une pensée morte : elle n’aura dans la bouche qu’un cadavre. Alors, bien évidemment, c’est le sens trivial de spectacle qui va lui plaire ; puisque aussi bien c’est le seul qu’elle soit en mesure de saisir (dans les deux sens courants du terme) et qu’elle est entièrement au service de ce spectacle. Quant à la fine fleur de cette canaille, selon qu’elle donne dans le pseudo-cynisme moderne (celui qui aboie pour faire croire qu’il peut mordre) ; ou dans la critique-critique, elle verra son importance confirmée par le grand rôle qu’elle joue dans ce méchant spectacle ou elle y justifiera sa présence par le fait qu’elle y apparaît bien, mais en ennemi.

Que Nabe reprenne le terme de spectacle comme s’il allait de soi ne saurait étonner : c’est un garçon qui ne doute de rien ; mais qu’il puisse ainsi attester d’une « société du spectacle » me paraît douteux : il est bien trop occupé à essayer d’attester sa propre existence d’écrivain pour pouvoir témoigner en faveur de quoi que ce soit d’autre, fut-ce une imposture — qui d’ailleurs n’a jamais eu besoin de lui pour se soutenir — et dont la démolition, à laquelle vous travaillez d’arrache-pied, ne pourra en rien lui être imputé non plus si, comme vous lui en faites grief, il participe malgré tout à cette entreprise de tromperie à son corps défendant.

Vous reprochez également au petit Nabe de croire — je vous le disais : il ne doute de rien — que le mutisme des esclaves est dû à la télévision et non le contraire ; et cela vous est prétexte à dénier toute espèce d’importance à l’instrumentation de l’esclavage (qu’importe la chaîne pourvu qu’on ait l’esclave) qui se trouve être, cela tombe bien, celle du « spectacle » dont vous ne voulez plus. Vous reconnaissez tout de même à la télévision, dont le développement est « un phénomène sans importance notable », une vertu pédagogique : elle renseigne sur l’abjection des esclaves et de leurs maîtres. C’est toujours ça. Si, comme il vous plaît de l’affirmer, le monde que vous avez bien connu en 1958 — celui d’avant la télévision (et d’avant l’I.S.) — et celui d’aujourd’hui sont bien essentiellement les mêmes, on ne peut nier — d’ailleurs vous ne le niez pas — qu’il y ait un progrès (on n’arrête pas le progrès de l’aliénation) : « On est désormais abruti dans les Charentes comme on l’est au Texas. » Ainsi ce monde est devenu visiblement, partout et pour tous (c’est le triomphe de la démocratie !) ce qu’au fond il a toujours été. De lui on peut dire : il a changé ; mais il est aussi resté le même — ou bien l’inverse. Ce qui ne doit pas être pour vous étonner. Mais dans ce monde « strictement immobile depuis deux siècles », il s’est au moins passé un événement majeur : « Dieu [Balzac, Edern-Hallier dixit] est mort »; et le monde qu’il avait informé a progressé par son mauvais côté. Aujourd’hui ; les marchands sont les maîtres absolus du Temple : ils assurent eux-mêmes le service divin. Hegel a raison à ce qu’il paraît. Et si Balzac était Dieu, Hegel quant à lui est bien le Diable.

 

Juillet 1997

 

Notes

1. Petit exercice de métaphysique amusante : si l’on postule que la communication ( le principe) existe de toute éternité, dès lors que l’on tombe (chute) dans la catégorie du temps (historique), on s’éloigne ipso facto du principe (la communication). Par conséquent, toute société (historique) ne fait que manifester sous une certaine forme cet éloignement (aliénation) progressif et inexorable. Dans la société la plus moderne (la nôtre, celle de la marchandise), il se manifeste sous sa forme achevée de spectacle de la communication où la séparation est à son comble : d’un côté le réseau mondial de l’activité marchande (la communication) ; de l’autre les spectateurs branchés (les esclaves émancipés) qui assistent en silence (passivement) à la représentation permanente de la marchandise. Non plus ultra : à reprendre depuis le début.

 

2. Ou convient-il de décliner avec vous : ce vieux pédé (voire pédophile : il paraît qu’il aimait « les très jeunes filles pas touchées par la saleté du monde ») jésuite alcoolique qui ne savait même pas planter un clou, affligé qui plus est d’une vilaine petite quéquette en bec de théière et d’un gros bide, dont les théories fumeuses étaient publiées par un falsificateur juif qui a été bien puni lorsqu’il a pris quatre balles dans la tête, ce qui a obligé le rebelle chic a baisser sa culotte devant une raclure de bidet, et à boire avec lui jusqu’à la lie le verre qu’il avait d’abord refusé à son con de père, pour assurer la diffusion de ses œuvres, avant de se suicider au dernier stade d’une polynévrite qu’il n’a dû qu’à l’obstination de toute sa vie d’ivrogne ostentatoire. (À moins qu’il n’ait été repasser lui aussi par un bon ouvrier qui savait se servir de ses outils, mandaté par l’instance spectaculaire qu’il menaçait impunément depuis trop longtemps.) — L’ai-je bien descendu ?

 

3. Le fait qu’une pensée n’ait pas d’effet ne veut pas dire qu’elle soit intrinsèquement fausse ; ce qui ne veut pas dire qu’elle soit pour autant exacte. Une pensée qui ne vient pas en son temps n’a pratiquement aucun effet — de la même manière qu’une pensée qui a fait son temps. C’est aussi le sort d’une pensée qui n’est pas reconnue — vous en savez quelque chose — et qui pourtant peut être exacte. Il est possible qu’on la reconnaisse dans un siècle ou plus. Il faut avoir la patience du concept.

 

 

 

 

SALUT L’ARTISTE !

TANT PIS SI JE ME TROMPE !

 

 

2. À propos de la réponse à Tomás Bueno.

Vous affirmez ne pas fonder votre argumentation sur « le concept réduit du spectacle » — qui est le seul que vous reconnaissez désormais chez Debord. Vous prétendez qu’il « n’a jamais pu, malgré ses prétentions et ses protestations, dépasser ce concept réduit » — ce qui n’est pas étonnant puisqu’il n’y en a aucun qui serait plus général. Pourtant vous argumentez contre ce concept réduit promu général tout en laissant à d’autres le soin de prouver qu’il a un sens qui ne soit pas celui, réduit, sur lequel vous ne fondez pas votre argumentation, mais auquel vous les renvoyez inexorablement parce que vous n’en voyez pas d’autre. In girum.

Si l’on peut raisonnablement douter que le monde soit « intrinsèquement un spectacle » ; cela n’empêche pas le nôtre de se montrer effectivement spectacliste — ce qui explique que Debord y ait vu un « spectacle » Et s’il y a bien « un spectacle du monde comme il y a un spectacle de la nature » ce n’est pas celui dont parle Debord. Il fait explicitement référence à cette seconde nature que constitue le monde de la marchandise. Ainsi donne-t-il — entre autres, il est vrai : que n’a-t-il songé à ramener son concept à géométrie variable à la dimension plus modeste d’un article de dictionnaire [du Petit Larousse par exemple, qu’affectionne particulièrement Voyer] auquel on puisse facilement se reporter — la définition suivante du spectacle : une « Weltanschauung qui est devenue effective, matériellement traduite » . Il ne l’entend donc pas non plus comme un « événement illusoire » Il le définit comme une vision du monde qui s’est objectivée. Ce qui ne veut pas dire pour autant que ce soit une vue objective du monde. Il y une « réalité » spectaculaire dans l’exacte mesure de cette objectivation. Il y a donc malheureusement une « réalité » économique ; mais l’économie n’est pas la réalité, la substance du monde, comme les utilitaristes ont intérêt à le faire croire. On ne voit pas le monde tel qu’il est ; il est (devenu) tel qu’on le voit : vision de la misère et misère de la vision. Le monde est tout ce qui arrive — pour le meilleur ; et aussi, pour le pire. Comme chacun peut le constater de visu.

S’il y a malgré tout une « illusion spectaculaire » , elle réside en ceci : que le spectateur croit communiquer (voire communier avec) au moyen des marchandises, alors que ce sont les marchandises qui pratiquent la communication — comme vous le dites fort justement. L’» illusion spectaculaire » est cette illusion qui existe chez le spectateur de participer (ce en quoi le spectacle est moderne) à la communication à travers celle de la marchandise (« c’est lui qui fait tout ça et il est content ») qui, elle, est bien réelle — est la seule réelle.

Ce « prétendu usage spectaculaire » de la marchandise est donc plutôt un usage véritablement spectaculaire. Dans l’usage spectaculaire il y a une inversion de l’usage tel qu’on le pratiquait chez « les vrais hommes » . Le chef trobriandais qui fait étalage de ses ignames fait l’étalage de sa puissance [en fait ce n’est pas « sa » puissance ; mais la puissance qu’il manifeste par son « étalage »]. Le spectateur qui déballe sa marchandise fait étalage de la puissance marchande : ce n’est pas lui qui possède la puissance, c’est lui qui est possédé [dans tout les sens du terme]. Le monde de la marchandise est le monde à l’envers. Plutôt que la « trace fossile de l’usage tel qu’on le pratiquait chez les vrais hommes » , l’usage spectaculaire est la forme dégradée jusqu’à l’inversion (enculés !) par la civilisation marchande de cet usage véritable.

Si l’économie politique (economics) que vous reconnaissez finalement comme une science (tout en la privant de son objet : « economy n’est rien » ) — alors que vous semblez ne plus accorder l’idéologie que comme une concession (« si vous y tenez » ) à d’anciens lecteurs qui pouvaient croire qu’elle était au centre de votre critique — procède du postulat utilitariste de base (« Il faut bien vivre » ) auquel elle renvoie et qui n’est rien d’autre qu’une pétition de principe (l’existence de la science prouve celle de l’objet et l’affirmation de l’objet justifie la science), le vocable economy n’est pas aussi « vide de sens » que vous voulez bien le dire puisqu’il désigne, mine de rien (la « contrebande » ), sous une apparence insignifiante, la Loi de ce monde que tous les perroquets répètent à l’envie (quand on dit : économie moderne, économie primitive, « économie de pêche et de cueillette » etc. on signifie l’adhésion à l’universalité de la Loi), cette Loi d’après la colère de Dieu — ou plus exactement la version moderne de cette ancienne Loi — ; qui dit : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. » ; une Loi qui est pour l’homme déchu — l’homme de désir qui n’est au fond que la créature du besoin — un destin : une fatalité ; qui lui a été imposé par Dieu après qu’il l’eût chassé du Paradis, ce monde sans histoire où la communication règne de toute éternité, pour être jeté dans le Temps, où elle n’est plus que le moyen de satisfaire la soif inextinguible du besoin qui ne s’éteindra qu’avec le Temps lui-même, dans le Paradis retrouvé. Et si Dieu n’est qu’une « superstition » , c’est une superstition fondatrice, dont la religion procède. Le mythe fondateur peut bien être battu en brèche par quelques esprits forts et la Loi méprisée des prévaricateurs ; une fois la religion fondée et installée dans ses meubles et immeubles, c’est à la dure réalité de l’Église militante et de la religion matérialisée — qui n’a rien d’une « illusion spectaculaire » maçonnée de grossiers sophismes, en effet — que l’on se heurte. Avec les résultats qu’on sait. Hegel disait que penser fait mal à la tête. Et pourquoi les murs sont-ils si solides ?

Il reste que si les marchands dominent effectivement le monde (et si leur vision du monde domine comme Loi du monde) c’est bien parce qu’ils ont affaire (le monde des affaires ! ) de par leur activité avec le principe, la substance, la réalité : la communication (le divin commerce) ; parce qu’ils se sont fait les promoteurs du grandiose « spectacle » de la communication aliénée dans cette seconde nature qui est désormais la seule réalité de ce monde : la marchandise. Voilà pourquoi le commerce domine le monde — comme vous l’expliquez excellemment à M. Bueno. En passant, et puisque vous envoyez volontiers vos adversaires se faire voir chez les Grecs, laissez-moi vous rappeler qu’Hermès, le messagers des dieux, est à la fois le dieu du commerce et celui des voleurs (divin commerce !) ; et que le Christ lui-même est représenté en patibulaire entre deux larrons (la sainte trinité !). Et puisque nous y sommes (chez les Grecs), laissez-moi vous dire que vous vous illusionnez en assimilant peu ou prou la démocratie électronique du Web à une nouvelle Athènes. La fréquentation du forum Debord [il s’agissait du Debord of directors] devrait suffire à vous désabuser : n’entendez-vous pas votre voix qui résonne dans le désert ? Comme essaye de vous le dire M. Bueno, ce n’est que le dernier salon où l’on cause (il parle d’un « rassemblement électronique de crétins » : il faut inverser les termes de sa proposition puisque la bêtise est première, l’électronique ne venant qu’après) ; le dernier chic moderne : m’as tu vu surfer sur la crête de l’information. Mais après tout s’il ne s’agit que de profiter des plaisirs sans limite. de la conversation, pourquoi se priverait-on ? Vous avez raison : on ne sais jamais à qui l’on parle.

En ce qui concerne Debord — et pour en finir — puisque vous vous faites un devoir de fustiger la bonne pensée partout où elle se donne effrontément en spectacle, vous êtes tout à fait en droit de revendiquer la « mauvaise foi » dont vous crédite — on ne prête qu’aux riches — M. Bon. Qui pourrait vous en vouloir ? Que ceux qui n’ont jamais souffert d’une crise de foi — ils sont légions aussi ceux qui ne se plongent jamais dans l’eau du doute — vous jettent les premières pierres. Elles vous serviront à bâtir votre église — ou une petite chapelle — ; à moins que vous ne préfériez en faire une tour. [Finalement ce fut un château — dit : le Bas Château — où le « maître » officie pour une poignée de « fidèles » — c’est donc aussi un oratoire.]

 

Bien à vous.

 

 

 

 

LE SPECTACLE DANS

TOUS SES ÉTATS :

EN MARGE DE « LA SOCIÉTÉ

DU SPECTACLE EST TRÈS PEU SPECTACULAIRE.

Réponse à M. Bueno»

 

 

Le 15 mars 1998

Monsieur,

La vengeance est un plat qui se mange froid. Évidemment. Mais manifestement vous pensez qu’il gagne à être réchauffé. Comme une bonne choucroute. C’est affaire de goût — dont on ne discute pas. Les connaisseurs apprécieront. Le « spectacle » façon Debord n’est plus du vôtre : de la mauvaise cuisine. D’un autre grand chef « situationniste » qui ne manquait pas de recettes pour les marmites du futur vous écriviez : « On peut se demander comment un si constant imbécile [...] a pu écrire un tel livre. » (Il s’agissait du très substantiel Critique de la raison dialectique.) Vous ne pouviez faire preuve de la même indulgence avec celui de Debord. L’ordure capable de chier sans vergogne dans vos bottes ne pouvait être qu’un gâte-sauce qui essaie de se faire passer pour un maître-queux. Le grossier personnage méritait de rejoindre « son complice » au huitième cercle de L’Enfer. Le véritable génie culinaire d’un Céline — « génial parce qu’antisémite et antisémite parce que génial » — transfigure quant à lui tout ce qu’il touche. Il suffit pour s’en convaincre de goûter ses Bagatelles pour un massacre : Delikatessen. Sollers qui est un fin gourmet ne s’y est pas trompé ; et le gastronome en culotte courte du Régal des vermines s’en lèche encore les babines. Qui a vomi a dîné. Et vous voudriez faire de la référence à Céline la pierre de touche de la mauvaise pensée ? De la mauvaise cuisine littéraire certainement. Ce qui nous ramène au « spectacle » debordien, victime expiatoire de votre vindicte, auquel vous faites subir les derniers outrages. Si dans le cas de BHL vous travaillez comme il se doit à la hache, avec Debord c’est plutôt : Massacre à la tronçonneuse. Liquidation totale : tout doit disparaître.

Il n’y a pas plus de société du spectacle que de spectacle de la société ; vous êtes formel. La société n’est pas spectacle pour la bonne raison que si elle était spectacle on la verrait : or elle n’apparaît pas. Certes la société n’apparaît pas parce que la société est un résultat : une tâche à accomplir. Quand la société apparaîtra enfin tous les problèmes seront effectivement résolus : mais c’est pas demain la veille !. Si la « chose même » est invisible — elle l’a d’ailleurs toujours été sauf pour Hegel qui a cru la reconnaître (mais ce n’était qu’un artefact induit par le système) en Grèce — pourtant il y a bien quelque chose qui se manifeste si exclusivement qu’on ne voit littéralement plus rien d’autre (en ce sens on pourrait dire qu’elle n’apparaît plus tant elle est manifeste ; elle est devenue naturelle : la « chose même » ? — mais on est dedans !) : la marchandise et son réseau de communication planétaire qui est aussi un système d’organisation totalitaire de l’apparence auquel rien n’échappe. Ce que précisément Debord fustige sous le nom de (société du) « spectacle ». Mais vous ne voulez plus de sa société ; et vous avez soupé de son « spectacle ». Rideau ! donc, comme dirait le Nabot.

Par contre vous n’hésitez pas à voir dans l’œuvre de Céline la grandiose métaphore de Popu livré au commerce. Vous trouvez même que son antisémitisme qui est une « partie intégrante de son génie » le « protège » en outre efficacement des « attouchements impurs ». Si tel est aussi le but de votre anti-debordisme spectaculaire (au sens vulgaire du terme), la méthode est impeccable. Et vous avez du même coup votre propre pierre de touche : a-t-il craché sur l’ordure situationniste ? Il est des nôtres. Quoi qu’il en soit, votre argumentation ne s’en mord pas moins la queue — excusez-moi de vous le dire. Elle fait l’effet d’une série (qui n’a rien d’aléatoire) de variations en boucle sur le thème : le « spectacle » n’a aucun sens en dehors de celui de médiatique ; la preuve : c’est ainsi que tout le monde le comprend habituellement (sauf BHL et quelques nostalgiques du Reich, mode d’emploi ; ainsi qu’une poignée de « grognards » rescapés de la campagne de 68, restés fidèles au général Debord) ; donc tout le reste c’est peau-de-balle (ou balle-peau). Vous nous promenez ; on se demande : est-ce qu’il veut nous perdre ? On cherche les cailloux ; on essaie de s’y retrouver. Vous nous dites que vous vous trompiez — tout le monde peut se tromper — ; qu’il y avait erreur sur la marchandise. Dont acte. Le « spectacle » n’était finalement qu’une auberge espagnole. On y trouve à boire et à manger ; mais c’est le client qui a tout apporté dans son Rucksack. Que croyez-vous qu’il laisse quand il s’en va ? Nada de nada señor Bueno. Puisqu’on vous le dit — et on vous le répète — ça doit être vrai.

Il n’en demeure pas moins que vous aviez entrepris en d’autres temps (autres mœurs) une première critique moins « négationniste » (vous étiez plus constructif ; à présent vous êtes en pleine déconstruction) du « spectacle » à laquelle on ne peut s’empêcher de trouver, lorsqu’on y revient, d’autant plus de consistance qu’elle se voit désormais systématiquement privée de tout objet. Votre fureur iconoclaste ne laisse plus guère d’autre choix à l’amateur de spectacle que l’abonnement à Canal +. À moins qu’il ne préfère, tout compte fait, retourner à sa collection du Journal de Mickey ou à ses albums de Tintin.

« L’enfance ? Mais c’est ici ; nous n’en sommes jamais sortis. »

 

Bien à vous.

Christian Bartolucci

 

 

 

 

(Suite et) FIN du spectacle

 

 

Les récentes communications de Voyer sur le « spectacle » témoignent de ses efforts constants pour priver celui-ci de tout sens. Et comme on peut le constater le résultat est plutôt brillant — à défaut d’être tout à fait convainquant.

Ainsi de ses dernières considérations grammaticales illustrées de nombreux exemples sur la transitivité ou l’intransitivité du « spectacle », qui veulent établir que lorsque celui-ci prétend se passer superbement de complément (forme intransitive) il est sans objet et quand il les admet généreusement les uns après les autres (forme transitive) il se montre trop versatile pour fonder un concept sur lequel on puisse vraiment compter.

Curieusement Voyer oublie dans ses définitions successives du spectacle celui de spectacle comme inversion de la réalité qui est précisément à la racine du concept debordien. Ainsi lorsqu’on dit : le triste spectacle de l’ivrognerie ostentatoire, tout le monde voit de quoi il s’agit ; mais quand Debord parle de « spectacle » c’est précisément à propos du monde moderne qu’il présente explicitement comme un monde à l’envers ; où il n’y a pas seulement une séparation reconnue entre acteur et spectateur comme au théâtre par exemple où chacun occupe normalement sa place ; mais où cette séparation se double d’une inversion (enculés !) de la « réalité » : le spectateur se prend pour un acteur alors que l’activité lui échappe totalement. Dans un cas il s’agit d’une illusion qui se présente comme telle ; dans l’autre d’une tromperie qui a intérêt à se faire oublier : cela fait toute la différence.

Ainsi, Voyer nous promène. Il nous fait voir du pays et du (beau) monde. C’est toujours enrichissant ; et de plus ça ne coûte rien. Après son passage par l’Académie le concept de spectacle a opportunément trouvé un sens qui n’est pas celui de médias ; mais c’est celui d’un Platon quelque peu « dévoyé » : « ce qui existe réellement ne paraît pas, donc ce qu’on voit est une illusion, un spectacle. » Si chez Platon l’essence ne paraît pas — on a que l’ombre des idées — , le monde n’en existe pas moins comme manifestation de l’essence. (De la même manière que chez Hegel l’essence ne se dissimule pas derrière l’apparence : elle paraît dans le phénomène.) Le monde de Platon n’est une « illusion » que parce la réalité est posée par principe dans l’idée ; mais en même temps cette « illusion » participe de l’idée qui lui imprime sa marque de fabrique : il n’y a donc pas tromperie sur la marchandise.

Ce qui nous ramène au « spectacle » moderne. Debord en ce qui le concerne ne s’occupe nullement de « l’essence » ; ce qui l’intéresse c’est l’apparence telle qu’elle se présente dans la société marchande. C’est ainsi qu’il définit généralement le spectacle comme une organisation totalitaire de l’apparence à l’époque de la marchandise triomphante.

On peut évidemment lui reprocher, comme le fait Voyer, de ne pas apporter de réponse au passionnant problème de « l’essence » ; et même relancer à l’occasion la vieille querelle des universaux : réalisme contre nominalisme — ou se ralliera-t-on avec Abélard à un réalisme relatif parce que si seul l’objet isolé est donné à la perception, force est d’admettre que les relations entre les objets sont données simultanément ? Le fait est que telle n’était pas l’ambition de Debord comme a pu le penser [ou faire semblant de le penser] Voyer qui ne lui n’accorde plus à présent que d’avoir été un ultra-degauche marxiste « un peu moins bête que les autres ». Mais il lui reproche quand même d’être « marxiste » : c’est-à-dire utilitariste ; car c’est précisément là que le bât blesse pour Voyer et là donc que sa critique porte véritablement. Or, c’est à travers son concept de spectacle que Debord, qui accepte par ailleurs sans critique l’utilitarisme de Marx, échappe justement à cet utilitarisme ; parce qu’il conçoit l’aliénation comme spectacle. Ce qui en son temps (1971) n’avait pas échappé à Voyer : « La théorie du spectacle est la première théorie qui depuis Marx se soucie d’être une théorie de l’aliénation. » D’où son intérêt pour la « chose » (et les situationnistes qui la portait) ; et conséquemment la critique de son insuffisance qu’il entreprendra courageusement (et seul). C’est ainsi qu’il va être amené (par la force de la « chose ») à pousser (dans le sens d’un anti-utilitarisme radical) le concept de spectacle (et Debord par la même occasion) dans ses derniers retranchements. Mais contre toute attente Debord choisira de rester cantonner dans sa retraite de situationniste paisible (où il pouvait à loisir se livrer en sous-main à divers petits bricolages indignes de celui qui se flattait de ne travailler jamais pour ne pas se salir les mains) ; plutôt que de risquer (l’aventure était morte) une sortie et d’engager un débat ouvert. La suite est désormais connue de part le vaste monde (Wide Wild World) — et comme chacun peu le constater, les hostilités continuent.

Mais éloignons nous momentanément du champ de bataille (plein de bruit et de fureur) pour revenir à ce qui constitue l’enjeu théorique de la « querelle du spectacle » : Debord n’a pas rempli son contrat anti-utilitariste ; il a fait semblant : c’est un imposteur. D’où les raisons de la colère. Mais d’un autre côté, comme le principal intérêt du « spectacle » réside précisément dans sa charge anti-utilitariste, on comprend mieux l’acharnement et les difficultés que Voyer éprouve à s’en débarrasser aussi complètement qu’il le voudrait, parce que lorsqu’il pointe la tare utilitariste du spectacle debordien, il montre aussi l’anti-utilitarisme irréductible du concept honni.

Ainsi de la proposition : « le monde de la consommation est en réalité celui de la mise en spectacle de tous pour tous. », présenté comme un paradigme de la fausseté. La démonstration est la suivante : dans la société marchande les signes de distinction étant obligatoires (et identiques) pour tous ne distinguent plus ; et par conséquent l’usage de la marchandise comme parure sociale échoue ; donc : il ne peut y avoir une « mise en spectacle de tous pour tous. »

Mais justement, si l’usage comme parure sociale qui échoue nécessairement de façon répétée dans la société marchande alimente par le fait même qu’il échoue la soif inextinguible de consommation (qui est en réalité soif de communication) ; cela prouve à la fois la puissance universelle de cet usage véritable ; et contre toutes les pseudo-justifications utilitaristes, la grande force de cohésion du « spectacle de la marchandise » qui fait que cette « mise en spectacle de tous pour tous » a bien lieu malgré tout (et avec succès malgré l’apparence d’échec) — et pourrait-on dire, envers et contre toute logique (marchande) ; mais pour le plus grand profit du système de la marchandise.

 

 

 

 

Points de vue et images du

(pauvre) monde

 

« Tout système n’est qu’expression, n’est qu’image de la raison [ou de la déraison], n’est par suite qu’un objet pour la raison [déraison], qui en tant que puis­sance vivante se reproduisant sans cesse dans de nouveaux êtres pensants [?], le distingue de soi et le pose en face de soi comme un objet de la critique. Tout système qui n’est pas reconnu et assimilé comme simple moyen, limite et corrompt l’esprit ; [...]. »

Feuerbach

 

« Debord est bien un cinéaste, il voit des images partout. » (dixit Voyer). Justement. Il n’est pas inutile de rappeler que Debord a débuté comme critique du cinéma (1952). Pour comprendre le concept de spectacle (dont Voyer ne veut manifestement plus rien savoir — comme il s’applique à en faire la démonstration) il faut donc revenir au cinéma (de Debord).

Dans Critique de la séparation (1961), on trouve la considération suivante : « Généralement, les événements qui arrivent dans l’existence individuelle telle qu’elle est organisée, ceux qui nous concernent réellement, et exigent notre adhésion, sont précisément ceux qui ne méritent rien de plus que de nous trouver spectateurs distants et ennuyés, indifférents. Au contraire, la situation qui est vue à travers une transposition artistique quelconque est assez souvent ce qui attire, ce qui mériterait que l’on devint acteur, participant. Voilà un paradoxe à renverser, à remettre sur ses pieds. » On a ici la racine de la notion de spectacle que Debord étendra par la suite à l’ensemble de la société : la séparation entre acteur et spectateur dans un monde à l’envers ; ainsi que l’indication du sens révolutionnaire de la critique.

Au début de son film Debord disait précisément : « La fonction du cinéma est de présenter une fausse cohérence isolée [...] comme remplacement d’une communication et d’une vie absente. » Ce qui est exactement résumé — si l’on omet « isolée » — la définition du spectacle1 qui sera développée dans son opus magnum (1967) ; qu’il mettra comme il se doit lui-même en images par la suite (1973).

Que Debord ait fini par se persuader d’avoir effectivement établi « avec exactitude »2 la théorie de la société (30 juin 1992), qui dès lors n’avait plus qu’a être réitérée ne varietur jusqu’à la fin des temps (spectaculaires), témoigne certes plus d’une « perte de la saisie dialectique du réel »3 d’une hyper-lucidité de la critique. Il n’en reste pas moins, pour peu que l’on considère plus modestement la chose sous l’angle (cinématographique) indiqué au départ, que le spectacle puisse être regardé comme une métaphore de la société moderne qui ne manque pas de pertinence.

Ainsi, que voyons nous dans la société ? Des marchandises qui s’échangent (communiquent) au moyen des hommes ; c’est-à-dire un monde à l’envers où les spectateurs, qui se croient des acteurs (parce qu’ils participent au spectacle), sont contraints de jouer leurs pauvres rôles (leur rôle de pauvres) dans le grand spectacle de la marchandise qui est le véritable sujet de l’histoire. Cela dit, une métaphore si pertinente soit-elle (ou une théorie qui prétend à l’exactitude) ne fait que rendre compte de la « réalité » d’une manière particulièrement saisissante pour l’esprit — ce qui n’est pas sans effet sur la masse, évidemment.

À partir de là on sera en mesure d’apprécier le spectacle debordien en toute connaissance de cause — et avec autant de (bonne) raison que Voyer reconnaissant dans l’antisémitisme de Céline « une grande métaphore de la livraison de Popu au commerce ». Le monde de Céline est bien le même que celui de Debord (à un « détail » près : là où Céline dénonce nommément le complot ; chez Debord il devient innommable.) Au fond c’est toujours la même histoire. Tout est (dans la) métaphorisation4. Question de style — et le style c’est l’homme comme chacun sait. C’est juste une image et c’est une image juste. C’est la triste « réalité ».

On n’a véritablement que les images qu’on mérite.

 

« À reprendre depuis le début. » — de toute façon.

 

 

Notes

1. C’est aussi une définition « qui n’est pas celle du spectacle comme médiatique » que je transmet à M. Bueno et à qui de droit.

 

2. Ce que Voyer trouve décidément tout à fait exorbitant chez quelqu’un qui avait un si petit zob.

 

3. Le texte de la théorie n’a plus à faire la preuve de son adéquation à la réalité (simple prétexte) qui n’est plus là qu’à titre d’illustration (inessentielle) : miroir, sombre miroir comme tu réfléchis bien.

 

4. « […] il n’y a pas de d’expression “intrinsèque” et pas de connaissance “intrinsèque” sans métaphore. [...] Le fait de connaître est seulement le fait de travailler sur les métaphores les plus agrées [...]. » « […] les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des métaphores qui on été usées et qui ont perdu leur force sensible [...]. » Nietzsche.

 

 

 

 

CONTRIBUTION À LA

RÉSOLUTION DE L’ANTINOMIE DEBORD/VOYER

(quasi una fantasia)

 

 

Soit l’antinomie : Debord/Voyer ; qui s’écrit également : Debord/anti-Debord ; que l’on se gardera de convertir en : anti-Voyer/Voyer, dans la mesure où Debord n’a pas voulu se poser ouvertement comme anti-Voyer : il a préféré feindre d’ignorer superbement l’opposition — ce qui devait fatalement se retourner contre lui comme on le verra dans la suite de la démonstration.

Soit, la loi de la polarité que Hegel exprime comme suit :

« Homonyme, la force, se décompose, donnant naissance à une opposition, qui se manifeste d’abord comme une différence indépendante et stable, mais une différence qui se démontre en fait n’être aucunement différence ; en effet ce qui se repousse soi-même de soi-même est l’Homonyme ; et ce qui est repoussé s’attire donc essentiellement, car il est le même ; ainsi la différence instituée n’étant pas différence se supprime encore une fois. La différence se présente alors comme la différence de la chose même, ou comme différence absolue, et cette différence de la chose, n’est rien d’autre que l’Homonyme qui s’est repoussé soi-même de soi, et expose par là seulement une opposition qui n’est pas une opposition. »

Rapportons cette loi — non sans lui avoir appliqué la légère correction pataphysique qu’elle mérite en l’occurrence — au couple antinomique Debord/Voyer alias Debord/anti-Debord. Ce qui permet d’établir avec certitude que la période la plus féconde chez Voyer, qui trouve son expression achevée dans le Rapport, coïncide bien avec la polarisation de son opposition à Debord. On vérifie aussi la proposition qui veut que la réfutation d’un système ne puisse pas venir du dehors : « La réfutation véritable doit donner dans la force de l’adversaire et se placer dans l’orbite de sa vigueur ; l’attaquer en dehors de lui-même, et l’emporter là où il n’est pas ne fait pas progresser la chose. » De la même manière on comprend que Debord, dès lors qu’il se pense au-dessus de toute critique et qu’il prétend pouvoir refuser unilatéralement le jeu des forces polarisées où il est impliqué, qu’il le veuille ou non, non seulement se condamne ipso facto à figer la théorie dans le dogme ; mais loin de neutraliser comme il le croit l’autre pôle, il contribue bien plutôt à ce que l’énergie s’en décharge négativement contre lui avec d’autant plus de violence qu’il s’obstine à ne pas lui répondre. — Aussi bien, pour rester dans cette logique de la polarisation, peut-on dire que Debord contribue à décharger contre lui-même sa propre énergie devenue négative et qu’ainsi il s’autodétruit. Ce que le corollaire à la loi énonce de cette manière:

« Dans une autre sphère, selon la loi immédiate, la vengeance sur un ennemi est la plus haute satisfaction de l’individualité violée. Mais cette loi selon laquelle je dois me montrer comme une essence indépendante vis-à-vis de celui qui ne me traite pas comme tel, et dois donc le supprimer comme essence, se convertit par le principe de l’autre monde en la loi opposée : la réintégration, de moi-même comme essence par la suppression de l’essence étrangère se convertit en auto-destruction. » Or, si en parfait accord avec la loi Debord accomplit bien la vengeance de Voyer en disparaissant, il ne peut plus y avoir d’autre vengeance pour celui-ci que de réaliser celle de Debord. Dura lex. Confronté à pareille extrémité, on comprend que Voyer ait plutôt décidé de n’en faire qu’à sa (forte) tête et de poursuivre envers et contre toute logique sa vindicte sans objet — ce qui prouve qu’il est loin d’être la moitié d’un imbécile (de Paris) et que si la théorie a du plomb dans l’aile, l’arbre de vie est toujours vert.

D’où l’on déduira, pour conclure, que les candidats à la remise en marche de la machine théorique à double culbuteur renversé destinée à assurer notre salut dans ce monde (ou dans l’autre) auront prioritairement à rétablir le contact entre les deux pôles antagonistes Debord/Voyer aujourd’hui fâcheusement séparés ; et pour peu qu’ils soient en mesure d’assurer la circulation énergétique en évitant que tout ne leur pète à la gueule, comme il est à craindre dans ce genre d’opération, ils peuvent espérer résoudre l’antinomie et arriver ainsi à la réconciliation à un niveau supérieur.

Hegel qui était un spécialiste de la chose appelait ça la dialectique.

 

Le 6 septembre 1998.

Christian Bartolouch’bème

 

 

 

 

LA PESTE SOIT DES MALCOMPRENANTS

JEAN-PIERRE VOYER

 

[« La peste soit des malcomprenants » est la seule réponse que Voyer ait jamais faite à l’ensemble des textes ici reproduits. En l’occurrence, il s’agit de la réponse à : À propos de la réponse à Tomás Bueno. C’est aussi un excellent exemple de la méthode Voyer face à un contradicteur auquel il ne s’agit, évidemment pas, de répondre sur le fond ; mais qu’il suffit de récuser pour (et par) la forme.

1. Dans le cas présent, Voyer commence par feindre de prendre à la lettre un jeu de mots approximatif (que je n’aurais pas dû faire, c’est vrai) : « ce concept restreint promu général » — d’autant qu’il fallait plutôt dire, tant qu’à vouloir faire un « mot » : « ce concept général que vous avez dégradé sans autre forme de procès ». Cela lui permet de monter sur son grand cheval et de brandir sa fameuse épée à couper les cheveux en quatre : « Je n’ai jamais dit, etc. »

2. Comme un sophiste ne répond jamais sur le fond ; mais va chercher le vice de forme qui déconsidère l’adversaire, Voyer sélectionne dans mon texte un certain nombre de propositions, qu’il isole de leur contexte ; ce qui lui permet de donner libre cours à sa verve sophistique — qu’il voudrait faire passer pour de la logique.

3. L’opération terminée, l’adversaire est « anéanti » — dans tous les sens du terme.

Je ferai remarquer, encore une fois, à quel point sa méthode et ses façons ressemblent à celles de son alter ego ; si bien qu’on peut légitimement lui retourner toutes les épithètes infamantes qu’il réserve à « l’ordure situationniste ». D’un côté comme de l’autre, c’est la même morgue pseudo-aristocratique ; le même souverain mépris pour l’autre — que ce soit le petit rital présomptueux qui ose remettre en question le « derniers des Mohican » post-situ ; ou que l’on ravale « au rang de l’insecte » un ancien « ami » comme le fait Debord avec Baudet — il s’agit de la même attitude, de la même certitude de se situer tellement au-dessus de cette tourbe qui prétend vouloir se hisser à la hauteur vertigineuse de leur cheville congestionnée comme la grenouille de la fable — on sait ce qu’il arriva.]

 

 

LA PESTE SOIT DES

MALCOMPRENANTS

M. BARTOLUCCI ME PRÊTE DES PROPOS ABSURDES

QUE JE ME FAIS UN PLAISIR DE RÉFUTER.

 

 

« Vous affirmez ne pas fonder votre argumentation sur le concept réduit de spectacle »

Je n’affirme rien de tel.

1) je fonde mon argumentation sur des citations de Debord, et sur divers arguments tirés de ma conception générale du monde et de la conception du monde de divers auteurs.

2) j’affirme que Debord a été incapable de penser un concept de spectacle qui ne soit pas le concept réduit au sens de mass media.

3) cela revient d’ailleurs à affirmer que Debord est en fait, à son corps défendant, l’inventeur du concept réduit de spectacle. Avant lui, avant ses prétentions à l’invention d’un concept général de spectacle, il n’y avait pas non plus de concept réduit de spectacle. Je tiens à préciser pour tous les amateurs de logique de par le monde que cela ne signifie pas que Debord a inventé le concept de mass media mais que cela signifie seulement qu’il a fait de ce concept innocent un concept réduit.

J’ai bien dû écrire un jour « Non, je ne fonde pas mon argumentation sur le concept réduit de spectacle. » ; mais c’est seulement parce qu’un mal comprenant m’avait dit auparavant : « Vous fondez votre argumentation sur le concept réduit de spectacle. » Ce à quoi j’avais bien été obligé de répondre, étant donné mon affabilité coutumière : « Non, Monsieur, je ne fonde pas mon argumentation sur le concept réduit de spectacle. » Sur ce, survient un second mal comprenant qui m’apostrophe [Quelle impudence !] : « Vous affirmez ne pas fonder votre argumentation sur le concept réduit de spectacle. » C’est ainsi avec les malcomprenants. La peste soit des malcomprenants.

Comme Tancrède de Hauteville, je me porte ici et là dans la mêlée où ma fidèle épée Mirliflore (elle fait dix fois plus de victimes que les Cent Fleurs de Mao) taille en pièce le mécomprenant pour la plus grande gloire de la sainte compréhension. Mirliflore est, comme toute épée légendaire qui se respecte, en acier de Damas. Voici déjà mille ans, les Damascènes savaient fondre l’acier au creuset. L’acier recueilli dans des creusets hémisphériques en argile dans un four à réverbère avait une cristallisation radiale, orientée vers le centre de l’hémisphère. Une fois déroulé et écroui* sur l’enclume cet acier se composait d’un feuilletage** d’alliages de différentes duretés allant du doux au dur, cette différence résultant de la cristallisation dans le creuset hémisphérique. Les épées forgées avec un tel acier feuilleté unissaient les qualités de l’acier dur et de l’acier doux. Elles tranchaient comme de l’acier dur ; mais elles avaient aussi la résilience propre à l’acier doux. C’était des armes parfaites. Voici deux mille ans, les forgerons francs et plus récemment les forgerons japonais obtenaient ce genre d’acier par un autre procédé. Ils soudaient par chaude portée au blanc soudant des barres d’acier doux et dur alternativement. Ensuite ils pliaient ces barres comme un pâtissier plie sa pâte feuilletée. Ils forgeaient à nouveau etc... Ils obtenaient de la sorte un acier feuilleté comparable à l’acier de Damas. La seule différence étant que l’acier au creuset est une technique très moderne supérieure à celle consistant à fondre l’acier par petits lingots dans des bas fourneaux. Il ne faut pas confondre l’acier de Damas avec l’acier damasquiné qui est seulement un acier orné superficiellement par incrustation.

Ces épées et ces sabres forgés avec des aciers feuilletés présentaient, une fois polis, des moirures provenant de la différente teneur en carbone de portions de la surface qui ne possédaient pas le même pouvoir réfléchissant après polissage. On pense que les légendes rapportant les hauts faits d’épées flamboyantes proviennent de là. Telle est Mirliflore. Mon esprit est comme Mirliflore qui comporte différentes teneurs en carbone, ce qui n’est pas le cas de celui du mal comprenant. Schmiede, mein Hammer, ein hartes Schwert !

 

*. Forgeage à une température inférieure à la température de recuit qui est la température où le métal perd sa trempe. L’écrouissage confère au métal ainsi travaillé (pas nécessairement de l’acier) une dureté comparable à celle qu’on obtient par la trempe.

 

**. En fait un maillage. Le feuilletage (corroyage) résulte de la technique appelée par extension damas. Le seul vrai damas était l’acier au creuset (damas de cristallisation).

 

« Vous argumentez contre ce concept réduit »

Non, je n’argumente pas contre ce concept réduit. J’argumente contre les prétentions de Debord à avoir inventé un concept général. Au contraire, j’affirme à maintes reprises mon indifférence absolue non seulement à l’égard de ce concept mais à l’égard de la chose qu’il désigne. Ensuite, je conçois que l’on puisse argumenter contre la chose que désigne ce concept. Mais il n’y a pas lieu d’argumenter contre le concept qui est parfaitement adéquat. Enfin, comme chacun sait, il ne sert à rien d’argumenter contre les mass media. Autant argumenter contre la peste.

Il n’y a pas lieu d’argumenter contre ce concept réduit qui est, d’une part, parfaitement légitime et, d’autre part, totalement inintéressant. Pour moi, le concept réduit de spectacle se résume au hideux lycéen couillu July ou à Mme Ockrent au con si large qui sont beaucoup moins décoratifs que la charmante femme de M. Lévy. Le concept réduit de spectacle au sens de mass media est un concept parfait pour journaliste de l’Excrément du J, de plus en plus excrémentiel et de plus en plus J.

 

« ce concept réduit promu général »

À ma connaissance, personne n’a jamais promu ce concept réduit concept général. Tout au contraire, comme je le disais précédemment, c’est Debord qui, par ses prétentions à la fondation d’un concept général de spectacle, a dégradé l’innocent concept de mass media au rang de concept réduit. Avant la prétendue invention par Debord d’un concept général de spectacle, personne n’aurait pensé à qualifier de concept réduit de spectacle le concept de mass media. (De même personne n’a jamais pensé à dire à André Breton qu’il avait une petite quéquette, ne serait-ce que parce que tout le monde sait très bien que Breton avait une grosse bite.) Debord prétendait avoir trouvé un sens beaucoup plus général au spectacle, une mystérieuse propriété de notre société à laquelle j’ai vainement tenté de donner un contenu pendant de nombreuses années sans y parvenir, ou bien quand je trouvais quelque chose, celle-ci n’avait rien à voir avec un quelconque spectacle.

 

Selon monsieur B., je laisserai à d’autre le soin de prouver que ce concept réduit a un sens qui ne soit pas le sens réduit

Quelle idée saugrenue encore.

Je répète à l’usage des malcomprenants : je ne laisse pas à d’autres le soin de prouver que le concept réduit de spectacle au sens de mass media pourrait avoir un sens plus général, ce qui est absolument sans intérêt et absurde. C’est comme de vouloir prouver qu’une chaise est aussi une table.

Au contraire, je laisse à d’autres, n’y étant pas parvenu moi-même, le soin de prouver que le concept général de spectacle prétendument inventé par Debord a un sens, ce qui est beaucoup plus intéressant.

Si Debord a bien produit un concept de spectacle qui ne soit pas celui de mass media, cela doit être facile de le prouver par quelque judicieuse citation.

 

M. B. concède que l’on peut raisonnablement (un mot dont M. B. semble ignorer le sens) douter que le monde soit intrinsèquement un spectacle.

C’est là faire injure à son idole Debord [Ce n’est pas mon « idole », je le répète ; mais ce fut, à n’en pas douter, celle de Voyer] car celui-ci n’a eu de cesse de prétendre le contraire. Quand le professeur de logique Debord affirme que ce monde n’est pas fortuitement ou superficiellement spectaculaire mais qu’il est spectacliste (thèse 14) il ne se rend même pas compte qu’un monde spectacliste est seulement un monde qui produit beaucoup de spectacles ; ce qui est bien inférieur, du point de vue du spectacle, à un monde qui serait intrinsèquement spectacle ou vision du monde. Un monde spectacliste est superficiellement (quoique non fortuitement) spectaculaire. Il se contente de produire beaucoup de spectacles sans que sa nature profonde soit changée pour autant depuis le temps de Marx et de Balzac. Debord voudrait que le spectacle soit l’image (encore une image n’en déplaise à M. Lévy, l’écrivain abstrait) de l’économie régnante. Or il n’y a pas d’économie régnante, comment pourrait-il y en avoir une image ? Debord s’étonne que le but ne soit rien et le développement tout. Or c’est le propre de la communication. Dans la communication, régnante ou non, aliénée ou non, le but n’est rien, la communication tout. Il serait anti-naïf et tout à fait utilitariste de supposer que les Trobriandais prennent la haute mer dans le seul but d’échanger quelques coquillages. Dans la communication, le moyen est le but. C’est déjà le cas aujourd’hui. Alléluia.

 

Selon M. B. Debord définit le spectacle comme une vision du monde qui s’est objectivée. Il y aurait une réalité spectaculaire dans l’exacte mesure de cette objectivation.

En effet, quand une vision du monde s’objective, quand la Weltanschauung de Hitler devient effective, se traduit matériellement, c’est assez spectaculaire.

Mais selon Adam Smith lui-même (l’inventeur de la main invisible) ce qui caractérise le monde marchand est qu’il ne résulte d’aucune vision du monde. Selon A. S. c’est d’ailleurs sa supériorité absolue sur toutes les autres sortes de monde connues jusqu’à présent. Selon A. S., le monde marchand mettrait ainsi fin à toute sorte de despotisme, sauf, évidemment, au despotisme de la main invisible, qui selon Tocqueville est le pire à l’exception de tous les autres. On reconnaît là le genre de réponse que Leibnitz fit à Locke, à savoir que, oui, il n’y avait dans l’entendement rien qui n’ait d’abord été dans les sens, excepté l’entendement lui-même.

Ensuite, quand bien même le monde marchand serait une vision du monde objectivée, en quoi cela implique-t-il qu’il soit spectaculaire ? L’objectivation de la vision du monde de M. Hitler n’est spectaculaire que rétrospectivement et au sens où les Alpes sont spectaculaires. Je doute qu’elle l’ait été pour ceux qui la subissaient. Et quand elle l’était, à Nuremberg ou ailleurs, c’était au sens de mass media. Hitler et Goebbels sont les véritables inventeurs des mass media.

Je suis bon prince [Monseigneur est trop bon : Monseigneur est grand prince]. J’admets que « le monde soit une vision du monde objectivée » peut s’entendre au sens où le monde lui-même serait devenu vision du monde. Mais cela reste à prouver. C’est ce que je dénie précisément. Selon moi le monde est savoir mais il n’est pas vision. La vision est précisément ce qui lui manque. Le monde est un savoir mais un savoir aveugle. Le monde est savant; mais il ne le sait pas. Le monde est savant; mais il n’est pas conscient. Les personnes sont ignorantes; mais elles sont conscientes. La main invisible n’est pas seulement invisible, elle ne voit pas. Ce qui tient lieu de vision du monde dans le monde marchand est cette seule devise : « Si je t’attrape, je t’encule » ce qui est beaucoup moins élégant que le seul conseil que Leuwen père donne à son fils : « Buvez frais, mon fils. »

Certes le monde est conception du monde car il se conçoit tout seul, le salaud, sans rien demander à personne. Mais il n’est pas pour autant vision. Cette conception est aveugle.

Et quand bien même le monde serait vison du monde, en quoi cela impliquerait qu’il soit spectaculaire ? Cela aussi reste à prouver.

Enfin, tout propagande est une vision du monde objectivée pour cette simple raison qu’elle se doit d’avoir des moyens. Et elle en a toujours. Mais elle n’est qu’un secteur spécialisé du monde et non le monde lui-même. Il en est ainsi avec les mass media ; mais cette vision du monde objectivée, (c’est à dire qui ne réside plus simplement dans quelques têtes mais fait l’objet d’une industrie) n’en est pas pour autant le monde lui-même. Là encore seul un secteur particulier du monde est une vision du monde qui s’est objectivée. Aujourd’hui, le but de cette propagande est de promouvoir un spectacle de l’hédonisme et de persuader les esclaves qu’ils sont des individus comparables à Alcibiade alors qu’ils ne sont que des clones produits en masse. Les termes « vision du monde objectivée » ne sont qu’une expression prétentieuse pour désigner la propagande. Et depuis tous temps, la propagande fait un grand usage du spectacle qui n’est que l’un de ses moyens.

Ceci dit tout connard en patins à roulettes à l’air d’un connard en patin à roulette. Il ne trompe personne. Les robots qui peuplent les bureaux et les couloirs de Canal + ou de TF1, importantes officines de propagande, ont l’air de robots. Ils ne trompent personne. Pourquoi les films, séries et téléfilms policiers ont-ils tant de succès ? Parce que les flics sont les seuls à conserver un aspect humain dans tout cela. Ils connaissent bien la misère. Ils sont en contact permanent avec elle, chaque jour, ce qui explique le grand nombre de suicides dans leurs rangs. Ils n’ont pas l’air de robots. Ils peuvent avoir de la compassion ou de la pitié, — et non pour de lointains souffreteux mais pour leur prochain — ce qui est exclu pour les robots de Canal + qui ne connaissent que le Téléthon.

 

Selon M. B. l’économie existerait parce que l’objectivation d’une vision du monde existerait.

Admirez la logique. Il y a une vision du monde objectivée. Donc, l’économie existe. « Donc », que de crimes on a commis en ton nom.

 

M. B. concède qu’il y aurait bien une illusion spectaculaire. Elle consisterait en ce que le spectateur croit communiquer au moyen des marchandises.

Il reste seulement à prouver en quoi cette illusion est spectaculaire. Pourquoi spectaculaire ? Parce que M. B. ou M. Debord qualifient de spectateur celui qui croit communiquer au moyen des marchandises ce qui est une pure pétition de principe ?

D’ailleurs, ce prétendu spectateur ne croit pas communiquer, il veut communiquer. Aucun doute ne lui est laissé qui lui permettrait de croire qu’il communique.

 

Selon M. B. je priverai economics de son objet (economy).

Or, comme je l’ai déjà dit, l’objet d’économics n’est pas economy mais la communication. Comme on voit, je ne me lasse pas de le répéter et je ne me lasserai pas.

Les économistes croient le plus sérieusement du monde, avec M. B., qu’ils étudient economy. Mais ils se trompent, comme M. B. Enfin ce n’est pas economy qui dit « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » mais economics.

 

Selon M. B. economy n’est pas vide de sens mais désigne la Loi de ce monde (avec un L majuscule s’il vous plaît).

Economy est censé désigner ce qui existe et non la loi de ce qui existe. Si quelque chose pouvait désigner la loi de ce monde ce serait economics. Et encore ce serait une prétention fallacieuse. De même que les lois de la physique sont les lois de la physique et non les lois de la nature ainsi que le souligne Wittgenstein, les lois d’economics ne peuvent être que les lois d’economics et non les lois du monde et encore moins les lois d’economy qui n’existe pas.

Jean-Pierre Voyer

 

 

 

 

 

PLAY IT AGAIN, SAM

 

Tout le monde ne peut assurément se vanter de posséder le merveilleux instrument spécialement trempé dont a été doté Voyer ; et qui lui permet aussi bien de couper les cheveux en quatre et de tailler les oreilles en pointe que de pourfendre le malheureux ferrailleur d’occasion qui vient si légèrement à sa rencontre.

Le simple bon sens et la sagesse la plus élémentaire voudrait qu’il s’arrêtât là. Il devrait renoncer ; mais je persiste (et je signe). Quelque chose — un je ne sais quoi, un presque rien : le petit démon cornu de la conciliation auquel j’ai la faiblesse de céder — à moins que ce ne soit « l’ange du bizarre » qui ne dédaigne pas non plus de me visiter — me pousse à argumenter, envers et contre toute la sainte logique. Ne serait-ce que pour donner à Voyer le plaisir (forcément facile vu son terrible engin) de réfuter mes absurdités ; et aussi parce qu’il est toujours enrichissant d’être instruit par une personne de qualité. Enfin et surtout parce que je pense que le concept de spectacle auquel Voyer reconnaissait jadis le mérite d’être une théorie de l’aliénation est loin d’être aussi insignifiant qu’il veut bien le dire à présent ne serait-ce que parce qu’il a servi de catalyseur à ses propres développements théoriques. Car nonobstant le grief qui est fait à Debord d’avoir été incapable de se débarrasser de la tare utilitariste héritée de Marx (qui lui-même l’avait héritée des économistes bourgeois) c’est précisément par son concept de spectacle que Debord échappe à cet utilitarisme — ce qui n’avait pas échappé à Voyer : c’est ainsi qu’il découvrit « avec enthousiasme » les situationnistes et Debord, malheureusement, en même temps que matière à la critique qu’il devait brillamment mettre en œuvre par la suite. Ainsi selon le concept, la marchandise tire son prestige du spectacle1 (qui est l’héritier de la religion2 c’est-à-dire du système marchand en tant que tel : qu’on l’en retire, elle redevient un objet banal — la dite marchandise ne doit qu’accessoirement son pouvoir de fascination à la pub (ou aux médias) qui n’est que l’instrument inessentiel de la propagande : la marchandise est à elle-même son propre propagandiste via le système qui l’impose universellement, à la fois comme mode de communication et organisation totalitaire de l’apparence : partout on a affaire et on ne voit plus que la marchandise ; et on ne voit et on ne pense plus qu’à travers les catégories marchandes. C’est cela que Debord nomme : spectacle ; et dans ce spectacle le côté utilitariste est opportunément mis entre parenthèses. C’est une grande victoire du système de la marchandise d’avoir su dépassé l’utilitarisme vulgaire de ses débuts : il faut que ça serve (à quelque chose), pour s’élever au niveau suprême d’un utilitarisme absolu qui n’a plus à se poser le problème de l’utilité puisque tout sert (à la communication marchande) même et surtout ce qui (et quand ça) ne sert à rien.

Cela dit, même le malcomprenant aura compris que le véritable problème de Voyer est plutôt d’en finir une bonne fois pour toute (et par tous les moyens) avec le « spectacle » qu’il ne veut plus considérer que comme la fâcheuse séquelle d’une époque révolue. Pourtant de voir ce pauvre spectacle ainsi malmené : mis en pièces, m’a plutôt conforté dans l’idée (saugrenue ?) que, si on lui faisait subir pareil traitement, il ne pouvait pas être foncièrement mauvais.

Je voudrais aussi, en passant, m’inscrire en faux contre l’affirmation selon laquelle Debord serait en quelque sorte mon « idole » (non : je n’ai pas besoin de l’injurier ; il est vrai qu’il n’a pas chié dans mes bottes). Pas plus que Voyer lui-même. De toute façon, je peux bien le dire, j’ai passé l’âge des « idoles ».

Et, comme j’ai le soucis d’être aussi impartial et complet que faire se peut dans cette ténébreuse affaire, je me dois de signaler particulièrement, s’agissant du cas Debord, le syndrome de l’atrabilaire récemment évoqué à son sujet ; parce qu’il est susceptible d’éclairer son rapport aux images qui semblent constituer précisément le nœud du problème. En effet le syndrome mélancolique est traditionnellement lié à la pratique fantasmatique. Les « imaginationes malae » sont mentionnées de bonne heure dans la littérature médicale parmi les « signa melancoliae », en position si éminente que l’on peut, selon l’expression du médecin padouan Girolamo Mercuriale, qualifier la maladie atrabilaire de « vitium corruptae imaginationis ». Lulle évoque déjà l’affinité entre mélancolie et faculté imaginative, précisant que les saturniens « a longo accipiunt per imaginacionem, quae cum melancolia maiorem habet concordiam quam cum alia compleccione », et l’on trouve chez Albert le Grand que les mélancoliques « multa phantasmata inveniunt » parce que la vapeur sèche retient plus fermement les images. Mais c’est encore chez Ficin et dans le néo-platonisme florentin que la capacité propre à la bile noire de retenir et de fixer les fantasmes est explicitement affirmée, dans le cadre d’une théorie médico-magico-philosophique. S’il est dit dans la Theologia platonica qu’» en raison de l’humeur terreuse » propre aux mélancoliques, « leurs désirs fixent plus fermement et plus efficacement leur imagination », chez Ficin c’est le ballet obsédant et épuisant des esprits vitaux autour du fantasme imprimé dans les spiritus phantastici qui caractérise le déchaînement du syndrome atrabilaire. Dans cette perspective, la mélancolie apparaît essentiellement comme un commerce ambigu avec les fantasmes ; et c’est par la double valeur démoniaco-magique et angélico-contemplative du fantasme que s’explique la funeste propension des mélancoliques à la fascination.

Cela étant dit, je m’en veux d’avoir pu laisser entendre — où avais-je la tête ? — que Voyer fondait son argumentation sur le « concept réduit de spectacle » ou même qu’il pourrait argumenter contre une aussi « pauvre chose » ; et aussi je n’ai nullement l’intention de prouver qu’un concept réduit soit autre chose qu’un concept réduit : ce serait comme de prouver qu’une table est une chaise. Mais le fait est que Voyer ne veut plus voir dans le spectacle debordien que ce concept réduit et qu’il il ne se lasse pas de le faire savoir ; et qu’il laisse, quoi qu’il en dise, à d’autres le soin de montrer que le concept à un sens qui ne soit pas le sens réduit. — Ce que j’essaie de faire dans la mesure de mes faibles moyens (intellectuels) et avec les résultats que chacun pourra apprécier.

Debord définit effectivement le spectacle comme une vision du monde qui s’est objectivée. Qu’est-ce à dire ? Ceci : que la vision que l’on se fait du monde a le pouvoir de transformer le monde ; ou plus exactement : quand une vision du monde devient la vision (dominante), elle a les moyens de transformer le monde selon l’image qu’elle s’en fait. Ce qui n’est pas pour étonner Voyer. Mais dit-il : « quand bien même le monde marchand serait une vision du monde objectivée, en quoi cela implique-t-il qu’il soit spectaculaire ? » À cela on répondra le plus simplement du monde : précisément parce que Debord, à la suite de Marx qui avait déjà dévoilé le double jeu de la marchandise, analyse le monde marchand en terme de spectacle3 — c’est une « pétition de principe » si on veut : on dirait que c’est la société du spectacle (ou que l’économie n’existe pas) : le tout est de ne pas en rester là. Bien sûr on pourra toujours considérer que le procédé est arbitraire ; et il suffira de récuser la définition que Debord donne de son spectacle pour trouver sa théorie inadmissible : on ne l’aura pas réfuté pour autant. — Et malgré sa prétention à « l’exactitude » on évitera de prendre le spectacle pour une théorie « scientifique » ; car comme le dit le poète : « c’était d’abord un jeu, un conflit, un voyage ». — Une des propriétés du spectacle debordien que, curieusement, Voyer ne semble pas vouloir prendre en compte, est sa capacité à « inverser le réel » (l’enculé !) : le spectacle est un monde à l’envers (chez Marx lui-même la marchandise n’est-elle pas capable de marcher sur la tête ?). Serait-ce cette « mystérieuse propriété » que Voyer a cherché sans la trouver ? C’est ainsi que dans la société du spectacle les esclaves se croient des hommes libres qui peuvent communiquer à loisir avec le vaste monde (ou encore : les habitants fortunés d’une démocratie où ils peuvent choisir librement leurs représentants et aussi bien en changer quand le temps qui leur avait été imparti s’est écoulé. Mais dira Voyer : ils ne croient pas ; ils veulent ;et ils ne peuvent pas : ils échouent lamentablement et à chaque fois ; pourtant ils continuent à y croire (nous sommes bien forcés d’admettre qu’ils continuent) — parce que de toute façon ils n’ont pas le choix. Tant est grande la puissance du spectacle (marchand).

Voyer a cru bon d’introduire dans son vocabulaire la terminologie anglo-saxonne qui distingue economics : la science économique (ce qu’on appelait jadis l’économie politique) et economy : le système économique (la « réalité » économique) ; alors que la langue française emploie le même mot pour désigner la « chose » (qui n’existe pas) et la théorie de la chose (qui elle existe : chacun peut la rencontrer), ce qui pouvait fourvoyer le malcomprenant. Donc, lorsque Voyer dit que l’économie n’existe pas c’est d’economy qu’il s’agit : il n’y a pas de « réalité » économique. Bien. Ainsi j’avais tort de l’accuser de priver economics de son objet puisque cet objet n’existe pas. Ce qui n’empêche pas les économistes : docteurs en rien, d’étudier economy ; même s’ils se trompent sur la nature de l’objet qui est en réalité la communication. Ils prennent leur vessie utilitariste pour la lanterne qui éclaire le monde ; ce qui explique qu’ils croient (mais ils ont intérêt à faire croire qu’ils croient) à la « réalité » économique du monde (ou à la « réalité » du monde économique) parce que c’est ainsi qu’ils le voient (et qu’ils ont intérêt à le faire voir : pour l’économie le rapport de l’homme aux objets doit être régi par le principe d’utilité). Mais qu’ils croient vraiment ou qu’ils fassent semblant de croire (et de toute façon ils ont intérêt à faire croire) ils ne s’en occupent pas moins, à leur manière, de la « chose même » en tant que théoriciens (mais ils ne sont en réalité que des idéologues : ils mentent sur l’essentiel) de l’échange marchand (le divin commerce) qu’ils reconnaissent et justifient fort logiquement comme le créateur de la richesse des nations. Pourtant si c’est bien ecomomics qui dit : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. », ce n’est qu’en tant que porteur de la « bonne parole ». Il ne faut pas oublier qu’il est vital pour la prêtrise économique (et pour le dogme qu’elle soutient) de se présenter et d’apparaître effectivement comme un simple truchement qui à ce titre ne fait que transmettre et transcrire la Loi inscrite de toute éternité dans la « réalité » essentielle. — Et si, à la rigueur, il est permis, le cas échéant d’interpréter la lettre (de la Loi), il est absolument hors de question de toucher à l’esprit (si plein de gros bon sens utilitariste).— Ainsi, si economy est censé désigner « ce qui existe et non la loi de ce qui existe », il n’en reste pas moins que ce qui existe (ou qui prétend exister) se doit d’exister selon sa propre loi (immanente) ; economy habite le monde : economy possède (dans tous les sens du terme) son monde ; economy est ce rien au cœur d’un monde sans cœur qui signifie la privation essentielle : le besoin — et que l’homme est à jamais la créature du besoin. C’est dans ce sens que j’ai pu dire qu’economy désigne la Loi du monde.

Mais revenons au « spectacle » dont Voyer ne veut plus. Dans une de ses récentes communications (illustrée de nombreux exemples d’occurrence du mot spectacle tirés de son propre fond) qui témoigne une nouvelle fois de ses efforts pour priver celui-ci de tout sens, Voyer soumet le concept à l’épreuve de la transitivité / intransitivité (qu’il est plutôt d’usage de réserver au verbe — mais le « spectacle » méritait un traitement de faveur d’où il sort, comme on pouvait s’y attendre, dans un triste état. Ainsi est-il établi que lorsque le spectacle prétend se passer superbement de complément, il est sans objet ; et quand il les admet généreusement les uns après les autres, il se montre par trop versatile pour véritablement fonder un concept sur lequel on puisse compter. — On fera remarquer que chez Debord le spectacle est de toute façon généralement « transitif » : c’est le spectacle (de la marchandise). — Et ce n’est finalement qu’après son passage par l’Académie que le spectacle retrouve un sens qui ne soit pas celui de médias ; mais c’est celui d’un Platon (qui se révèle quelque peu « dévoyé ») : « Ce qui existe réellement ne paraît pas, donc ce qu’on voit est une illusion, un spectacle. » Pourtant si chez Platon l’essence ne paraît pas : on n’a que l’ombre des idées, le monde n’en existe pas moins comme manifestation de l’essence. (De la même manière que chez Hegel l’essence ne se dissimule pas derrière l’apparence : elle paraît dans le phénomène.) Le monde de Platon n’est une « illusion » que parce que la réalité est posée par principe dans l’idée ; mais cette « illusion » participe de l’idée qui lui imprime sa marque de fabrique : il n’y a donc pas tromperie sur la marchandise.

Tout compte fait, et pour autant qu’il soit encore question d’employer le terme de spectacle, Voyer le préfère nettement « transitif » : au moins on sait à quoi on a affaire. Ainsi du « spectacle de l’utilité » auquel il revient comme on retourne à la terre ferme après une navigation hasardeuse à travers les brumes de l’» intransitivité » spectaculaire. « Si le spectacle est absence de l’esprit et que cette absence ne paraisse pas pour telle, ce spectacle ne peut donc qu’être spectacle de l’utile, illusion de l’existence unique de l’utile. » Précisément : quel est donc ce « spectacle de l’utile » ? C’est le spectacle de la marchandise. Il n’y a pas moyen d’en sortir ; alors on y revient. Dans le spectacle marchand (qui est un monde à l’envers selon le concept honni), l’utilité (« la kermesse de l’usage ») à laquelle est confronté le spectateur ne paraît plus que comme alibi. Mais en réalité toute utilité s’est abîmée dans la marchandise au profit du seul échange. Le système de la marchandise a libéré l’objet de tout utilité en abolissant la séparation entre l’(objet d’)usage et valeur (d’échange). Et la marchandise où fusionne l’(absence d’)usage et la valeur n’est plus une marchandise : c’est une œuvre d’art. La marchandise est la véritable œuvre d’art moderne (et l’œuvre d’art moderne est la marchandise absolue). Aujourd’hui l’art est devenue inutile (tout « l’esprit » s’est réfugié dans les marchandises) : la réalisation de l’art est achevée.

« Il pleut sur les foires, quand on veut un couteau on saisit une fourchette. »

 

 

Notes :

1. « Les “objets”, les marchandises s’opposent à la marchandise, au processus total de l’aliénation de la communication. C’est cet aspect total de la marchandise qui dépasse et englobe chaque marchandise particulière aussi bien que tout “objet” particulier que Debord distingue par le terme de spectacle. Avec ce concept de spectacle, ce côté total de la marchandise ne peut plus être ignoré car il est impossible de considérer une marchandise particulière comme un spectacle sinon comme un élément d’un décors où se joue une pièce d’envergure mondiale. Ce n’est plus une marchandise particulière qui peut être spectacle mais seulement la totalité de leur accumulation et de leurs relations. »

J.-P. Voyer, Revue de préhistoire contemporaine p.123, 1982.

 

2. « Alors que la religion instaure un dualisme entre la vie réelle dans la pauvreté et la vie fantastique dans le ciel où l’homme réalise sa richesse dans un monde irréel, illusoire le triomphe de la marchandise instaure un équivalent du dualisme religieux dans le monde même et non plus seulement dans la pensée, le dualisme de la vie quotidienne qui est la vie absolument pauvre à laquelle est condamné le pauvre moderne, et du spectacle universel de la richesse, le spectacle universel de la communication. »

J.-P. Voyer, Le Rapport p. 94, 1976.

 

3. Qui est rappelons-le « la première théorie qui depuis Marx se soucie d’être une théorie de l’aliénation. »

J.-P. Voyer, Reich mode d’emploi, 1971.

 

 

 

 

MÉRITE ET LIMITE

DU SYSTÈME DE VOYER

 

 

« Let’s split, I tell you this is it. »

Syd Barrett

 

1. Résumé des épisodes précédents (pour ceux qui n’auraient pas suivi depuis le début)

Longtemps j’ai pensé que Jean-Pierre Voyer, qui reste malgré tout le seul théoricien post-situationniste digne d’intérêt (et donc de critique), pouvait passer outre sa rancœur d’anti-Debord malheureux et mener à bien*  la critique qu’il avait brillamment entamée avant d’être expulsé du Champ Libre** — qui se révélait ainsi n’être qu’un pré carré —, poursuivie dans son excellent Rapport et dans la Revue ; et qu’il va ré-exposer lors de sa tentative de rapprochement avortée avec le Mauss. Je dois reconnaître que je me trompai : il n’aura fait que tourner en rond à la recherche d’une porte de sortie — il brûle mais il n’est pas (encore) consumé par le feu.

Avec la Revue va prendre fin ce que l’on pourrait appeler la période militante de Voyer. Il faudra désormais distinguer entre deux Voyer. Celui qui s’identifie encore à un certain mouvement de contestation de la société, qui peut correspondre avec un Denevert et ne craint pas de faire référence à « notre parti ». Et celui qui va adopter la posture du penseur solitaire (alors qu’il sait pourtant que pour avoir une idée, « il faut être [au moins] deux ») ; qui se prépare à fulminer ses anathèmes contre tout ce qui ose encore se prétendre révolutionnaire ; celui qui rumine une vengeance forcément terrible contre l’infâme Debord et sa clique. Et à ce second Voyer plutôt qu’à l’autre, allez savoir pourquoi, la chance va sourire ; et le Destin va lui venir en aide à deux reprises. Une première fois d’abord : Lebovici, le « complice » de l’infâme, est assassiné et le Champ Libre mis en liquidation. Puis c’est le tour de l’infâme lui-même, qui se suicide. Entre ces deux événements on va assister au come-back fulgurant de notre Sturmführer, plus hégélien et vindicatif que jamais, tout ragaillardi par l’arrivée d’un nouvel éditeur (anonyme, mais néanmoins providentiel : ils étaient faits pour se rencontrer — hasard objectif, Destin : kaïros !) puis littéralement boosté par l’apparition dans le cyberespace de ce qui n’était pas encore connu comme de désormais célèbre Debordoff ; et dont il va rapidement prendre le contrôle et devenir le Webmaster incontestable — si ce n’est incontesté — jusqu’à la mystérieuse disparition de celui-ci.

 

* Mais c’était trop demander au champion de la mauvaise pensée.

 

** À l’instigation de Debord, comme plus personne ne doit l’ignorer à présent, qui a toujours su comment traiter la concurrence quand elle se présentait : « [...] Guy souhaitait trouver des égaux, mais c’est lui qui devait décider qui était égal à lui ; et dès que certaines personnes — dès l’origine, dès les pré-origines, dès l’Internationale lettriste —, dès que quelqu’un manifestait une capacité intellectuelle ou d’analyse, ou d’activité comparable à la sienne, bon il lui laissait faire un peu et puis crac ! ; c’était... c’était une des choses les plus ambiguës de Guy [...] » Ralph Rumney

 

2. Le mérite (On n’a jamais que ce que l’on mérite)

Le grand mérite qu’il faut de toute façon reconnaître à Voyer, dans une époque d’économisme triomphant et de marxisme suffisamment satisfait de sa (re)découverte des écrits du jeune Marx pour se croire à la pointe du radicalisme et à l’abri de tout reproche, aura été de dénoncer l’économie comme pure idéologie et, dans le même mouvement, d’en appeler à une critique de l’économisme de Marx. Mais le pavé qu’il lançait avec tant d’aplomb dans le marigot « marxo-situationniste » du Champ Libre allait faire un flop retentissant avant de lui revenir en pleine gueule. Voyer avait manqué son coup ; Debord ne le raterait pas.

Pourtant ce qu’affirmait Voyer, sous une forme scandaleuse : « l’économie n’existe pas » !, n’était, à y regarder de plus près, qu’une salutaire réforme de l’entendement. Il s’agissait, en somme, de ne plus considérer l’économie que comme une « idéologie au sens de Marx », c’est-à-dire un mensonge sur le monde. Ce qui pourrait s’énoncer simplement comme suit : si l’économie est une idéologie, alors il n’y a pas de « réalité » économique et les catégories de l’économie ne sont pas les catégories du monde ; ou : si les catégories de l’économie ne sont pas les catégories du monde, alors il n’y a pas de « réalité » économique ; ou encore comme l’écrivait Louis Dumont :

« Il devrait être évident qu’il n’y a rien qui ressemble à une économie dans la réalité extérieure, jusqu’au moment où nous construisons un tel objet. Une fois ceci fait, nous pouvons apercevoir partout en quelque mesure des aspects plus ou moins correspondants que nous devrions en toute rigueur appeler “quasi économiques” ou “virtuellement économiques »

Homo aequalis I, 1976

Exit donc la « réalité » économique, les « faits » économiques etc., l’économie n’est rien d’autre qu’une morale utilitariste qui prétend que la grande affaire de l’humanité est de résoudre le problème des besoins ; et que le capitalisme prouve (de par son existence même) qu’il est le meilleur système à l’exclusion de tous les autres pour ce faire. Qu’en somme, pour le dire avec Marx : « Il y a eu de l’histoire, mais qu’il n’y en a plus. »

 

3. La limite (Au-delà de cette limite mon ticket n’est plus valable)

Voilà qui était bel et bon. C’est par la suite que les choses vont se gâter ; tant il est vrai que tout ce qui n’est pas dépassé pourrit. Voyer n’avait pas été entendu par ceux auxquels il s’adressait, ni surtout par celui qui faisait autorité dans le petit milieu philo-situ qui tournait autour du Champ Libre dans l’espoir d’y entrer : le redoutable (et redouté) Debord. Celui à qui on avait cru pouvoir faire du tort en toute impunité allait se livrer alors à un éreintage en règle (et sans mesure) du « grand homme » ; tout en essayant de défendre vaille que vaille sa propre théorie dont il n’avait pas réussi à assurer la publicité jusque là ; et qui, comble de malheur, était tombée entre les mains d’une petite secte d’agités du bocal [tout le monde aura reconnu l’OT] qui, loin d’encenser son génial créateur, le vouait aux gémonies en le traitant d’escroc.

 

Là où le bât blesse, c’est que le bouillant Voyer, moins que jamais décidé à concéder quoi que ce soit à ses contradicteurs, même les plus modérés ; ni, malgré ce qu’il pouvait prétendre, prêt à discuter, préférant à son tour être approuvé inconditionnellement plutôt que d’entamer sérieusement ce « débat » qui lui avait été refusé, allait s’employer à obscurcir ce qu’il avait pourtant déjà exposé avec une « clarté méridienne » (dixit R. Pallais). Ainsi du désormais célèbre distinguo entre economy et economics qui va surtout lui servir à déconsidérer ses malheureux contradicteurs qui se verront Systématiquement reprocher de confondre les deux termes : de prendre l’un pour l’autre — à moins que ce ne soit le contraire — ; et de ne rien comprendre à la proposition majeure : « l’économie n’existe pas ». Ce qui est gênant dans toute cette ténébreuse affaire c’est précisément qu’economy et economics ; sont les deux faces de la même médaille qui par conséquent sont confondues* — ce qui n’empêche pas que l’on puisse aussi les distinguer : il y a pile et face**. C’est parce que economics projette ses catégories sur le monde que quelque chose comme economie peut exister. C’est bien ce que dénonçait Marx en son temps quand il refusait de considérer les catégories de l’économie comme des catégories universelles.

Du coup ce qui se présentait comme une clarification charitablement proposée aux malcomprenants, peut être tranquillement ignorée : elle ne peut servir qu’au seul Voyer [dit : « le maître d’arme des mots menteurs »] — on a vu à quoi. L’économie, encore une fois, ne doit être considérée que comme une pure morale utilitariste — comme celui-ci le proposait au départ — destinée à en imposer au pauvre monde. Un point c’est tout.

Et si, comme le dit pertinemment ce « sournois imbécile » de FC : « L’économie ne s’intéresse pas à la nature du monde, [qu’]elle est strictement positiviste, [qu’]elle laisse cette question aux métaphysiciens. » — ce qui n’est manifestement pas le cas de Voyer qui semble plus que jamais décidé à s’attaquer au problème du monde dont il pense apercevoir le principe dans la communication ; ce en quoi il se trompe, même si la communication fait partie du principe, comme ne devrait pas tarder à le montrer le bon docteur Weltfaust, s’il se décide enfin à pondre ; mais dans quel nid va-t-il déposer son bel œuf ? [qu’on attend toujours] — ; il ne risque de toute façon pas d’entrer en concurrence avec quelque « économie » que ce soit.

De la même façon, l’analogie qu’il établit entre Dieu et economy ; et economics et religion aussi séduisante soit-elle est fallacieuse. La proposition : « la négation de l’économie est le préalable à la critique de l’économie politique » est fausse ; parce que la critique de l’économie politique est identiquement négation de l’économie, c’est-à-dire négation de la prétention de l’économie politique à faire de ses catégories des catégories universelles. Marx a critiqué l’économie tout en restant fidèle au principe utilitariste — ce en quoi il est effectivement critiquable — et justement critiqué par Voyer. Quant à la proposition parallèle qui dit que : « la négation de Dieu est le préalable à la critique de la religion », elle est à renverser, parce que c’est la critique de la religion qui mène naturellement à la négation de Dieu ; elle est donc fausse également. L’argumentation de Voyer est parfaitement sophistique — et qui mieux qu’un logicien est capable de manier le sophisme avec tant de maestria ? Tout cela n’est donc finalement qu’un jeu (quelque peu pervers, il est vrai).

 

* Ainsi Voyer ne peut-il pas concéder, comme il le fait du bout des lèvres, à Bueno que l’économie (economics) est « une science, une idéologie si vous y tenez » et dire en même temps « seul m’importe que economy n’existe pas » : si economy n’existe pas c’est parce que economics est une idéologie, et vice versa.

 

** Mais Voyer joue à pile ou face : pile je gagne et face tu perds.

 

4. Ripley s’amuse (Chacun s’amuse comme il peut)

Il n’est peut-être pas inintéressant, pour terminer, de rappeler que dans le roman de Patricia Highsmith qui en anglais s’appelle Ripley’s game (et dont Wim Wenders a tiré un film qui s’appelle L’Ami américain) Ripley est un personnage quelque peu borderline, un cynique revenu de tout qui ne se bat plus que pour sa propre cause, quelqu’un qui ne recule devant aucune manipulation, surtout quand son amour-propre — ou plutôt son l’orgueil — est blessé, pour arriver à ses fins.

À la fin du roman, quand la femme du pion dont il s’est servi — simple support inessentiel — et qu’il a sacrifié sans vergogne, le croise et lui crache au visage, il aura cette réflexion : « En fait, ce crachat était une sorte de gage, déplaisant certes, mais rassurant en même temps. » ; parce que pour lui ce geste est la confirmation qu’elle aussi était finalement rentrée dans son jeu et qu’» À cet égard, elle rejoignait les rangs de la majorité des humains. » Triste humanité !

Mais ce n’est qu’un roman : toute ressemblance avec un personnage existant ou ayant existé ne serait que pure coïncidence, évidemment.

Je voudrais, avant de prendre congé, profiter de cette intervention pour saluer le sous-commandant Bueno pour son courage ; le Docteur Weltfaust pour son opération de salubrité publique ; et, last but not least, notre « maître » à tous (cette clause de style ne s’adresse, bien sûr, qu’à ceux qui se sentiraient concernés) j’ai nommé Jean-Pierre Voyer himself, pour tout ce que nous lui devons. Nul doute qu’il saura encore étonner son petit monde — à défaut de résoudre l’énigme du grand.

J’avais posté un petit nombre de messages sur le défunt Debordoff sous le nom de Christian Bartolucci (dont un signé Bartolouch’bème) ; celui-ci sera dorénavant remplacé par son hétéronyme : Xavier Lucarno.

 

Pour solde de tout compte.

 

X. L.

 

 

 

 

PUBLICITÉ DANS LA CITÉ

« Rendre la honte plus honteuse

en la livrant à la publicité »

 

 

Partie 1

Historique (rapide, mais nécessaire ; je m’adresse à un large public) Voyer, retour de Suisse où il a lu Marx dans son taxi (c’est là qu’il a eu son « illumination » ; l’économie n’existe pas) ; et l’IS, rentre à Paris où il traîne dans le « quartier » que fréquente les situs — et donc Debord. Rencontre du « chef» situationniste. Beuveries, coucheries etc. Mai 68. Voyer, qui est un garçon plein de ressource, « intéresse » Debord dont il devient le factotum. Il « découvre » pour son « patron » un dénommé Gérard Lebovici, riche agent des stars les plus en vue du cinéma français et producteur de films à succès. Malheureusement pour notre héros, entre le « prince Lebo » et le « pape situ » ça colle tellement bien qu’ils n’ont plus besoin du truchement ; ils le foutent tout simplement (et « élégamment ») à la porte. Voyer, furieux, n’a qu’une idée en tête ; se venger. Dans un premier temps, il pense à créer une 3ème Internationale situationniste, pour remplacer celle que Debord a liquidé (c’est je sujet du bouquin de Tenret) ; nous sommes en 1983. C’est un flop magistral. Mais la vengeance est plat qui se mange froid — et que Voyer apprécie aussi quand il est bien faisandé. Il saura attendre son heure. Le Destin va venir à son secours une première fois ; Lebo est assassiné ; Debord est « inconsolable ». Voyer est fou de joie — et il le fait savoir ; par Libération interposé, entre autres. Les hostilités vont continuer. Le Destin, qui n’est pas chien avec les rats, va l’aider une seconde fois ; Debord met fin à ses jour. Voyer est re-fou de joie — et il ne se prive pas de la laisser éclater.

Entre ces deux événements majeurs, Voyer a rencontré celui qui allait devenir son (deuxième) éditeur (juif), le célèbre Karl von Nichts. Celui-ci n’en revient pas d’avoir été « reconnu » par le « maître » ; il va désormais lui consacrer tout son temps libre ; sa vie. Il va ressaisir tous les ouvrages du « maître » ; les faire réimprimer (je tiens à faire remarquer au public, que c’est moi qui lui ai suggéré d’ajouter le masque et la plume au pastiche de la couverture Gallimard) ; en assurer la distribution — et tout ça gratuitement ; gratis pro deo . Je ne résiste pas au plaisir de narrer à nouveau l’histoire de ses démêlés avec l’OT. Les méchants OTistes en voulaient dur au « maître » ; et le valet ne pouvait que prendre fait et cause pour celui-ci. Mais sa maladresse allait lui jouer un mauvais tour ; une erreur de manipulation dans l’envoi d’un message et voilà qu’il révélai, pour ainsi dire, son adresse à l’ennemi. Le preux combattant électronique en fit dans son froc — et changea promptement d’adresse (et de pantalon, je suppose) sur les conseils avisés du « maître ». La suite est connu. Voyer est devenu un renégat ; pour finir par se convertir au nihilisme islamiste. Triste FIN d’un théoricien. Et FIN du premier épisode.

 

(À suivre)

 

 

 

 

 

FIN DE VOYER

« Rendre la honte plus honteuse

en la livrant à la publicité »

 

 

Partie 2

Après avoir fait un rapide historique — à l’usage des jeunes générations — de la carrière fulgurante de l’Oberdada Hegelsturmführer alias Voyer, devenu depuis le Vieux-du-Bas-Château ; nous allons passer à la « déconstruction » proprement dite de l’imposture voyériste. J’ai indiqué à Boris pourquoi je ne m’intéressai pas à l’Introduction à la science de la publicité : ce n’est qu’une grossière compilation de morceaux choisis. Je m’attaquerai donc, d’entrée de jeu, à la proposition majeure : « l’économie n’existe pas », dont, selon la légende Voyer aurait eu la révélation en Suisse où il était réfugié politique, alors qu’il lisait Le Capital dans son taxi, entre deux courses. « L’économie n’existe pas. », est la forme radicale de la proposition qui se décline aussi radicalement en : « il n’y a pas de réalité économique » ; mais sa formulation canonique est la suivante : « L’économie n’est qu’une idéologie au sens de Marx. » Il convient donc d’établir le sens de celle-ci ; sur la quelle repose tout l’édifice (fallacieux) de la pensée du « maître ». J’ai déjà fait remarquer que sous ces trois formulations, il ne s’agit que d’une seule et même proposition qui affirme de façon péremptoire que l’économie n’est rien d’autre qu’une « idéologie au sens de Marx » ; proposition que je gloserai comme suit : si l’économie est une idéologie (au sens de Marx) ; alors il n’y pas de réalité économique — et inversément.

Que l’économie soit une « idéologie », Voyer n’est ni le seul, ni le premier à le dire. En 1976, paraissait un livre intitulé : Homo aequalis I, Genèse et épanouissement de l’idéologie économique, Bibliothèques des sciences humaines, Gallimard.

Je vais en donner quelques citations :

p. 32 : « Dans sa monumentale Histoire de l’analyse économique, Schumpeter ne donne pas de définition [de l’économique] ; il définit l’ analyse économique mais il admet comme donnés d’emblée ce qu’il appelle “phénomènes économiques” (1954). »

Parlant des deux tendances qui existent chez les anthropologues qui considèrent que dans toute société il y a « un aspect économique », il écrit :

« La tendance "formaliste" définit l’économique par son concept et prétend appliquer aux sociétés non modernes ses propres conceptions des usages alternatifs des ressources rares, de la maximalisation des gains, etc. La tendance "substantive" proteste qu’un telle attitude détruit ce qui est réellement l’économie comme donnée objective universelle, soit en gros les manières et les moyens de la subsistance des hommes. Situation exemplaire, puisque le divorce entre le concept et la chose démontre à l’évidence l’inapplicabilité du point de vue ; ce qui a un sens dans le monde moderne n’en a pas là. »

Dans Mérite et Limite du Système de Voyer, je citai déjà la phrase suivante :

p. 33 : « Il devrait être évident qu’il n’y a rien qui ressemble à une économie dans la réalité extérieure, jusqu’au moment où nous construisons un tel objet. Une fois ceci fait, nous pouvons apercevoir partout en quelque mesure des aspects plus ou moins correspondants que nous devrions en toute rigueur appeler “quasi économiques” ou “virtuellement économiques”. » — ne dirait-on pas du Voyer pur jus ?

On voit que le seul apport de Voyer, est d’avoir radicalisé ce point de vue. Il affirme quant à lui : « L’économie n’est qu’une idéologie au sens de Marx. » (c’est moi qui souligne). Et, ce n’est pas de chance, il se trompe. L’économie est bien une idéologie, au sens courant du terme : un système d’idée ; ce n’est pas « un mensonge sur le monde », un idéologie au sens de Marx, comme l’affirme Voyer. L’économie politique est l’idéologie (historiquement produite) de la bourgeoisie qui s’impose comme classe dominante — et c’est aussi une science. Cette idéologie traduit la vision utilitariste du monde, de la bourgeoisie. L’utilitarisme bourgeois postule que la grande affaire de l’humanité est le problème des besoins — et qu’évidemment, c’est elle qui est le mieux à même de le régler grâce à sa « science ». Là où il y a effectivement un « mensonge », c’est quand elle prétend exporter des catégories historiquement datées en les universalisant.

En ce qui concerne la critique de Marx. Celui-ci ne s’est nullement mépris sur l’économie ; il ne pouvait pas la considérer comme « une idéologie au sens de Marx », parce que ce n’est en aucun cas une idéologie en ce sens-là. Marx a fait une critique de l’économie politique en toute connaissance de cause. Il écrit, dans l’avant-propos de la deuxième partie de sa Critique de l’économie politique (1844) : « Nous sommes partis des prémisses de l’économie politique. Nous avons admis son langage et ses lois. […] En partant de l’économie politique elle-même, en parlant son propre langage, nous avons montré que l’ouvrier est ravalé au rang de marchandise, et de la marchandise la plus misérable, […] ».

Et maintenant, je pose la question : que reste-il de la « critique » de l’imposteur Voyer ?

 

(À suivre)

 

 

 

 

IL FAUT LAISSER LES MORTS

ENTERRER LES MORTS

« Rendre la honte plus honteuse

en la livrant à la publicité »

 

Partie 3

Après avoir rendu raison de la proposition majeure : « l’économie n’existe pas », passons à présent, si vous le voulez bien, au second titre de gloire dont se targue Voyer. Le lecteur bénévole qui aura pris connaissance de l’historique des événements, qui est donné dans la première partie de cette étude, n’aura pas oublié comment le pro-situ Voyer a été jeté sans ménagement dehors du Champ Libre par le tandem Lebo-Debord (dit : cul et chemise). Pourtant, en fidèle serviteur, Voyer vient d’apporter à son maître ingrat (double) la tête du roi Lebo sur un plateau (d’argent). Mais un Voyer (même s’il n’est pas d’Argenson) n’est pas homme à laisser un tel affront impuni. Sa vengeance de grand enfant bafoué sera à la mesure du camouflet qu’il vient d’essuyer : terrible.

Yves Tenret a brillamment relaté dans son livre Comment j’ai tué la troisième Internationale situationniste la déconfiture que fut la tentative du debordien évincé de monter sa propre organisation, en 1983 : je n’y reviendrai pas. Il ne lui restai plus, alors, que la solution radicale (et finale) : anéantir (théoriquement) « l’ordure situationniste ». Et pour ce faire, il fallait s’attaquer au « spectacle » qui faisait la fierté de son promoteur ; et y mettre fin par tous les moyens.

Une parenthèse, ici, pour signaler, si tant est que cela fût passé inaperçu, la propension de Voyer à étaler sa « science » ; c’est-à-dire à noyer (Jean - Luc !) son argumentation de références scientifique, mathématiques etc. précises : ce n’est rien d’autre qu’un moyen facile et ostentatoire d’épater son public — de l’esbroufe — qui ne pourra que s’incliner face à une si forte tête. Fin de la parenthèse.

Voyer décide donc de s’attaquer au « spectacle » qu’il trouvait naguère tout à fait à son goût. Il faut maintenant qu’il soit très mauvais. Il prétend, sans se démonter, qu’il avait des doutes depuis longtemps quant à l’excellence du fameux concept : ce « spectacle » omniprésent et tout puissant ne lui paraissait pas très catholique. Il ne voit plus, à présent, que les contradictions de La Société du spectacle. Bref, il subodore que le grand œuvre de maître Debord ne serait qu’une vilaine imposture : le « spectacle », débarrassé de tous ses oripeaux, ne serait rien d’autre que la pub et les médias (qui mentent) : bref, la classique propagande. Il n’était pas difficile à un maître sophiste de la trempe (acier de Damas) de Voyer de discréditer pour cause d’absence de rigueur (rédhibitoire) l’opus magnum du grand théoricien situ — la mauvaise foi aidant. Mais le malheur est qu’il n’arrivait à convaincre que les convaincus : ses « fidèles ». Jusqu’au jour où le Destin encore, qui a l’air de l’avoir à la bonne, lui apporte sur un lutrin la traduction française d’un livre de Gûnther Anders dont il appert que Debord s’est généreusement servi pour rédiger le sien. Ainsi l’intransigeant Debord, celui qui ne va « chercher personne », n’est qu’un vulgaire plagiaire, honteux de surcroît ; un « atrabilaire » qui ne supporte pas qu’on puisse douter qu’il ne soit pas le seul et unique inventeur de ce formidable concept de « spectacle » que le monde entier lui envie. Tout cela était bel et bon ; et permettait au vindicatif Voyer de porter l’estocade finale — croyait-il. La seule chose qu’il semblait oublier — lui qui savait pourtant tout cela par cœur —, aveuglé qu’il était dans sa jubilation de voir enfin la vendetta se concrétiser, c’est que La Société du spectacle dans sa totalité qui est un plagiat ; puisqu’il n’est composé, en grande partie, que de fragments empruntés (sans leur autorisation) à différents auteurs : c’est ce qu’en situ-langue on appelle un « détournement » — celui d’Anders n’est pas plus scandaleux que les autres ; Debord était un familier de la chose (son inventeur même) depuis le début de sa carrière jusqu’à la fin, où il réalise les contestés (mais incontestables) « grands détournement » de Gallimard et de Canal + : le bouquet final. Je n’insisterai pas sur le fait que pour n’importe quel lecteur de bonne foi La Société du spectacle reste aujourd’hui un livre tout à fait lisible — et qui plus est d’une actualité brûlante. Il faut être un « fanatique » voyériste particulièrement borné (comme son éditeur) pour se persuader du contraire. Cela dit, rien n’empêche de séparer le personnage que s’est forgé Debord (et surtout celui qu’il est devenu sur le tard) de son livre. Que sa pauvre tête d’alcoolique chronique ait gonflé au point qu’il se soit persuadé de la quasi-perfection de son ouvrage où il n’y aurait « pas un mot à changer » ; qu’il ne se soit plus entouré que d’une petite cour d’admirateurs confits en dévotion (ça ne vous rappelle rien ?) qu’il n’hésite pas à sacrifier au gré des fluctuations de son humeur (noire) changeante, ne grandit certes pas le personnage ; mais ne doit pas empêcher de reconnaître la valeur de son livre et d’accorder toute l’attention qu’elle mérite à l’IS dont il fut à la fois le créateur et le liquidateur.

Pour en revenir à son « fils spirituel » (qui a cessé depuis de l’être), je ferai remarquer qu’il y a de nombreuse similitudes entre le maître et le disciple — d’ailleurs on peut retourner pratiquement tous les griefs que fait Voyer à Debord dans l’autre sens. C’est sans doute la principale raison qui fait qu’ils ne pouvaient pas s’entendre bien longtemps : avoir toujours en face de soi quelqu’un qui vous renvoie votre propre image est insupportable. Si Voyer avait pu prendre la place de Debord, il aurait agit, à n’en pas douter, de la même manière ; d’ailleurs dans son rôle d’anti-Debord qui n’a pas réussi, il ne se débrouille pas trop mal ; on peut même dire qu’il a dépassé son modèle ; et réussit à être encore plus méprisable que le vieux Debord ne l’était devenu.

 

FIN de Voyer

Fin du voyérisme et FIN de mes interventions sur ce forum où je ne paraîtrai plus (sauf cas de force majeure, bien entendu).

 

Incipit vita nova.

 

Christian Bartolucci, Xavier Lucarno et Nemo vous saluent bien.