Hegelsturmführer Voyer au R. P. Debord, jésuite

 

Paris, 10 septembre 1992.

 

Vieux pédé,

Alors que je passais par hasard dans la rue Saint-Sulpice, je pus assister à la démolition de la boutique du falsificateur juif Lebovici. Quelle délicieuse surprise. Braves ouvriers parisiens ! J’aurai donc survécu à la mort du falsificateur, à la mort de sa femme, à la disparition des Éditions Champ Libre, à la disparition des Éditions Gérard Lebovici. Quelle hécatombe! Mais voici que l’intransigeant situationniste Debord mange dans la main du dénommé Antoine Gallimard, con, raclure de bidet, débile aggravé, et dans celle de Philippe Sollers. On me l’aurait dit, j’aurais répondu “ pas lui ”. D’ailleurs, on me l’a dit et c’est ce que j’ai répondu. Ne peut-on lire totidem verbis sur la dernière page de l’Internationale situationniste, à l’intention du père du merdeux qui espérait hériter : “ Tu as tort de croire que tu vas pouvoir arranger la chose, et même nous rencontrer autour d’un verre. On t’a dit que tu n’auras plus jamais un seul livre d’un situationniste. Tu l’as dans le cul. Oublie-nous. ” Foutre ! Par le prépuce de M. Derrida ! Que c’est bien envoyé. J’aurai donc vu ça aussi. Six cents habits rouges couchés au pied de l’escalier du roi et toi couché aux pieds d’Antoine Gallimard. Ce verre refusé au père fut le seul acte d’héroïsme de ta vie d’ivrogne. Je vais d’ailleurs voir bien d’autres choses passionnantes. J’ai déjà lu sous la plume du préposé de L’Événement du jeudi que la correspondance de Champ Libre contient les lettres les plus drôles et les plus féroces qui aient jamais été publiées. Ce qui revient à dire soit que les lettres de Louis de Montalte, Paul-Louis Courier ou Céline n’ont jamais été publiées, soit qu’elles sont moins drôles et moins féroces que les lettres de Champ Libre. Voilà où conduit l’ardeur thuriféraire. On sent bien que les rédacteurs de L’Événement du jeudi sont au-dessus du commun des mortels et pénètrent, comme l’auteur des Commentaires, les arcanes du pouvoir. Le malheur leur est étranger. Ils sont initiés aux secrets du monde. Vous êtes faits pour vous entendre. Tu dois déjà subir leurs familiarités et leurs baisers flagorneurs. Tu seras bientôt dégoulinant de bave. Déjà, tu plonges les salles de rédaction dans une joie mêlée d’inquiétude (Le Monde), tu es totalement subversif et parfaitement irréfutable. Mais cela n’est encore rien car tu as détruit avec une férocité allègre les sociétés industrialisées. Tout s’explique. Voilà pourquoi, monsieur I.B.M. perd de l’argent depuis deux ans. Les Arabes qui ont mordu la poussière au Koweit seront heureux d’apprendre, au paradis d’Allah, que le monde est effectivement une illusion spectaculaire. Ton collègue en N.R.F., Louis-Ferdinand Céline, avait su se prémunir de son vivant. Trente ans après sa mort, son antisémitisme le protège de tels attouchements impurs. Même un Poirot - Delpech n’ose s’y aventurer. Mais toi, qui va te défendre de tes nouveaux amis ?

Seules les impostures vieillissent (les imposteurs aussi fort heureusement), non les idées. Tu es un poseur. Tu te montres en train de ne pas te montrer. Ton ridicule Panégyrique m’a éclairé. Pendant des années, j’ai vainement cherché des idées dans La Société du Spectacle. En fait chaque thèse est une pose. La minceur du savoir est dissimulée par l’épaisseur de la pose. C’est la méthode Duras. M’as-tu vu écrire, m’as-tu vu penser ? Comme la pointe de la Dogana vient vite. Ce n’est donc pas sans raison que les journalistes te traitent aujourd’hui comme ils ont traité Duras, les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets. Même physique, même ivrognerie, même morgue, même air d’en savoir long et de n’en penser pas moins, même imposture. Tu pouvais encore faire illusion tant que tu t’en tenais au charabia philosophique. Mais il est périlleux de parler de soi. En fait, tu parles réellement de toi, mais pas comme tu penses. Ta nature profonde de poseur apparaît en pleine lumière et malgré toi. Et puisque tu as revendiqué pour toi l’usage de la calomnie contre ceux qui t’attaquent, puisque la vérité étant contraire à tes fins, tu n’as pas craint de mettre ta confiance dans le mensonge, comment veux-tu que l’on te croie aujourd’hui car, si tu disposes de la calomnie et du reniement à ton gré, penses-tu pouvoir disposer de la créance des hommes ? Tous ne sont pas journalistes.